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Femmes châtiées

Sidonie

Nouvelle érotique (1903)



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Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).


SIDONIE

On l’appelait Sido et la grande plaisanterie, aux repas de l’office, était de lui dire, en frappant son vaste séant qui débordait la chaise, que six était exagéré mais qu’elle avait bien trois dos. Debout elle ne paraissait pas trop grosse à cause de sa haute taille. Elle avait le regard vif sous ses épais sourcils ; quelque chose de hardi, de volontaire et d’énergique, dans l’attitude. Ses narines palpitantes, ses grosses lèvres rouges, ses gestes libres, n’annonçaient point qu’elle eût le goût de la chasteté. Malgré son embonpoint un peu excessif, c’était un type superbe de fille d’auberge ; dans la maison tranquille du colonel de Montmauron, elle était plutôt déplacée, aussi bien d’ailleurs que sa compagne, la femme de chambre Julie, une blonde grassouillette, à l’air sournois, qui semblait sortir de quelque pensionnat d’amour. On prétendait que le général commandant à Nantes le XIe corps d’armée les avait eues toutes deux comme maîtresses, et qu’à la suite d’un scandale, la générale s’était débarrassée au plus vite de ces deux créatures, qui réclamaient à grands cris des gages supplémentaires, en les recommandant à sa bonne amie, Madame de Montmauron qui s’était crue obligée de les prendre au moins à l’essai. Depuis un an qu’elles la servaient, Madame de Montmauron n’avait pas eu trop à se plaindre ; elle trouvait même qu’elles soignaient bien, en ses absences, ses deux filles, la petite Marie et Lucienne, qui venait d’avoir douze ans. Forcée d’aller en Irlande où elle avait des parents et des biens, elle ne fut donc pas trop inquiète de quitter ses enfants. Il lui sembla que durant les deux ou trois mois qu’elle allait passer au loin des fillettes, son mari et les servantes sauraient la remplacer et s’occuper d’elles avec sollicitude. Elle ne songeait pas que ses façons froides et autoritaires maintenaient dans le devoir les domestiques et que son mari n’avait point comme elle l’art de se faire obéir.

Le lendemain du départ, en effet, Sido et Julie profitèrent de l’éloignement momentané du colonel pour inviter un valet d’écurie et un cocher du voisinage à déjeuner et à dîner en leur compagnie. Les vins et les provisions de l’hôtel servirent à régaler tout le jour les domestiques et leurs amis. Les fillettes n’eurent que les restes de ces repas et furent condamnées à garder la chambre comme des malades. Dans la soirée, comme on faisait grand tapage dans le jardin, elles allèrent voir aux fenêtres. Sido et Julie dansaient avec le valet et le cocher, elles tournaient comme des folles sur le gazon ; enfin tout essoufflées elles se laissèrent tomber, les deux hommes firent sauter le bouchon du champagne et versèrent le vin à leurs amies. On vida plusieurs coupes et l’on se remit à danser. La fête se prolongea fort avant dans la nuit.

Les fillettes furent fort effrayées et dormirent mal. Le colonel ne rentrait que le lendemain. Une heure avant son arrivée Sido et Julie vinrent trouver les enfants.
- Avez-vous eu le fouet quelquefois ? leur dirent-elles, mais un fouet soigné à ne plus pouvoir vous asseoir durant trois jours ?… Non ! Et bien, vous verrez comme c’est agréable. Vous n’avez qu’à dire à votre papa ce que vous avez vu hier et nous vous l’appliquons séance tenante et nous vous écorcherons proprement le derrière. Vous n’avez qu’à parler à présent, vous êtes averties.

Marie et Lucienne, terrifiées par ces menaces, n’eurent garde d’ouvrir la bouche, sur la fête de la veille, mais elles n’en étaient pas moins un continuel sujet d’appréhension pour les servantes. Elles voyaient dans ces enfants des espionnes obligées qui les dénonceraient, même sans le vouloir, un jour ou l’autre, et elles entreprirent de s’en débarrasser. Comme elles savaient que la tante du colonel se faisait écrire ses lettres par une dame de compagnie, qu’elle remplaçait assez souvent, elles composèrent une fausse lettre où cette tante demandait avec instance au colonel de lui amener les fillettes dans sa campagne des environs de Niort. Lucienne, qui avait une dent contre sa tante, à cause d’une sévère correction reçue aux dernières vacances, refusa de se rendre chez elle. Seule Marie partit avec son père et la tante fut bien étonnée d’apprendre qu’elle avait invité sa nièce, mais il ne lui déplut pas de la garder chez elle un ou deux mois, peut-être par égard pour le colonel.

Après une journée de chemin de fer, Monsieur de Montmauron rentrait assez tard à Nantes, à son hôtel de la rue Saint-Clément et après être allé embrasser Lucienne qui sommeillait, il se disposait à se coucher quand il aperçut dans son lit Sido.

La servante partit d’un grand éclat de rire, puis familièrement :
- Tu ne t’attendais pas à me voir ici, colonel ?
- Il est certain que je n’aurais pas prévu cela. Que signifie cette plaisanterie ?
- J’ai pensé que, depuis que tu n’as plus ta femme auprès de toi, il devait te manquer quelque chose et, sans prétendre remplacer Madame de Montmauron, je suis venue t’offrir mes consolations !
- En ce moment, dit le colonel, j’ai moins besoin de consolation que de sommeil. Tu serais bien aimable de me laisser dormir.
- Tu es donc insensible ? Regarde ! As-tu jamais vu des nichons comme les miens !

Et découvrant sa poitrine, elle montra ses larges seins, où s’étalait au milieu comme une fraise écrasée. Puis, avec brusquerie, elle se dressa, s’agenouilla contre le mur et haut troussée, emplissant la chambre de son odeur forte, elle offrit dans la plus magnifique posture les joues vastes et arrondies de sa croupe que partageait une ombre profonde.
- Tu es très bien faite, dit le colonel avec indifférence en remontant sa montre, mais je te prie de te retirer.
- C’est tout ce que tu trouves à me dire ? répliqua-t-elle, couchée sur le côté et dans une attitude de défi.
- C’est tout ! Je ne désire pas que ma femme sache que je l’ai trompée chez elle et avec sa cuisinière !
- Une cuisinière ! Et bien ! va donc chercher, parmi toutes tes catins et tes femmes du monde, une fille bâtie comme moi !

Et Sido pressait ses seins puis se frappait les fesses avec orgueil.
- Je te l’ai dit, reprit le colonel, tu es très bien faite, mais là n’est pas la question. Si ma femme venait à apprendre que je la trompe, je ne me pardonnerai jamais.
- Mais elle ne le saurait pas !
- Ces choses-là se savent toujours. Et puis il y a les convenances.
- Tu es fou, tiens ! Si tu veux que je ne couche pas avec toi, alors donne-moi un lit : le mien est trop étroit ; on n’y peut dormir à deux. Tu as un hôtel pour toi tout seul et tu fourres tes domestiques dans une petite chambre d’enfant avec un lit de poupée. Il y a de quoi étouffer par ces chaleurs !
- Je vous donnerai une autre chambre, la chambre aux armoires, par exemple !
- Nous n’allons pas déménager de suite, je pense ? Eh bien, cette nuit je me trouve bien ici et j’y reste. Ça t’en bouche un coin ça ? Tu ne peux pas me donner de prison ni même de salle de police, comme à tes soldats.
- Je vais aller chercher le commissaire.
- Je te conseille de le faire !… pour que tout le monde se moque de toi demain dans le quartier et à 1a caserne.

Le colonel était très irrité ; il marchait à grands pas dans la chambre, les bras croisés, se demandant ce qu’il devait faire. Sidonie suivait ces allées et venues d’un oeil narquois ; tranquillement couchée sur le côté, elle faisait saillir sa forte hanche, comme pour lui bien montrer ce qu’il feignait de dédaigner.

Au bout de quelques minutes il n’avait pas encore pris une résolution. Sidonie se leva, lui ôta son chapeau, son par-dessus, dénoua ses bottines et le contraignit à s’asseoir pour lui retirer son pantalon. Le colonel se laissait déshabiller avec plus de docilité qu’un enfant.
- Au lit maintenant, monsieur, et vite ! cria-t-elle après lui avoir passé sa chemise de nuit.

Elle alluma la lampe suspendue, souffla les bougies et se coula auprès de son maître qui semblait être pour le moment son serviteur.
- De grâce ! cria le colonel, laisse-moi dormir.

Mais Sidonie ne l’abandonnait ainsi ; ses doigts erraient vers les jambes velues de son compagnon ; et elle fredonnait à demi-voix la chanson militaire :

Petit, petit, petit enfant de troupe !
Je te ferai devenir grand, grand, grand
Grand comme un tambour major !

Tout à coup elle s’écria en haussant les épaules :
- Tu es un réfractaire, tiens !
- De grâce ! soupirait le colonel, laisse-moi dormir.

Cependant la servante était trop tenace pour renoncer si vite à son projet.

Elle offrit à la face même de son maître le revers énorme de sa personne, et plongea la tête sous le drap qu’elle rejeta vivement, comme pour chercher dans le lit, quelque joyau perdu.
- Ah ! s’écria-t-elle au bout de quelques minutes, je te rends à ta femme, je vois que tu peux sans tourment attendre son retour, mais je plains la malheureuse si elle n’a que toi pour la distraire.

Le colonel, les yeux à demi fermés, et n’entendant rien, lui fit une horrible grimace comme un sourire de gratitude.
- Je vois, balbutia-t-il d’une voix pâteuse, que tu es habile en plus d’une cuisine.
- Eh bien, goûte celle-là, mon petit, répliqua-t-elle tout à faire furieuse et elle éclata, comme pour se venger, en sonorités bruyantes et singulières, et elle lui souffla au visage des haleines qui n’étaient rien moins que parfumées.

Le lendemain il y avait exercice de tir et le colonel qui s’était rendu de bonne heure à la caserne, repassa devant ses fenêtres à la tête de son régiment.

Sidonie et la femme de chambre, Julie, étaient sur le seuil de l’hôtel à voir le défilé des troupes. Elles se permirent les réflexions les plus grossières.
- Regarde comme il a l’air bête sur son canasson.
- Dégote-t-il mal !

Puis, sur je ne sais quel air populaire, Sidonie improvisa ce refrain peu respectueux :

Quand le colonel de Montrond
Marche à ses conquêtes
Y n’ perd jamais la tête,
Mais il y perd son bâton
Rond ! Rond !

Les officiers se regardaient, certains soldats ne pouvaient retenir leurs rires, le colonel était devenu tout pâle.

En revenant de l’exercice, il dit à Sidonie, d’une voix tremblante :
- Pourquoi me fais-tu un affront devant mes soldats ?
- Tu m’en as bien fait un, toi, hier soir !
- Tu mériterais que je te chasse d’ici.
- Fais-le, et j’écris aussitôt à Madame.

Ce soir-là le colonel dîna mal ; il paraissait très anxieux. À peine lui avait-on servi le café qu’il dit à la femme de chambre :
- Priez Sidonie de monter dans ma chambre où j’ai à lui parler.
- Monsieur, lui répondit-on, Sidonie vient de sortir.
- Sans ma permission ! Ah ! c’est fort, par exemple !

Mais il dut ravaler sa colère, mais très impatient, il monta dans sa chambre qui donnait sur la rue et, la fenêtre ouverte, l’oreille aux aguets, il attendait, en lisant distraitement un livre que Sidonie fût rentrée. Des heures et des heures se passèrent, minuit sonna : Sidonie ne paraissait pas.

Vers trois heures du matin le colonel allait se coucher quand il entendit ouvrir la porte de service, il descendit en toute hâte.

Sidonie était haletante, décoiffée, ébouriffée.
- C’est ainsi, mademoiselle, que vous sortez sans permission et que vous rentrez au jour !
- Qu’est-ce qu’il a celui-là ? fit-elle en haussant les épaules.
- Venez tout de suite dans ma chambre, je le veux !
- Une autre fois, mon vieux ; je suis fatiguée aujourd’hui. Tu dois bien m’excuser ; hier tu l’étais assez, il me semble.

Abasourdi de tant d’insolence, le colonel, sans un geste, sans une parole, la laissa monter à sa chambre.

Mais le lendemain elle fut polie, aimable ; et Montmauron ne sut que l’amadouer, la courtiser, tout heureux d’obtenir un rendez-vous pour le soir, rendez-vous d’ailleurs qu’il promettait de grassement rémunérer.

Pourquoi ce changement si rapide ? Comment d’indifférent était-il devenu amoureux ? En réalité c’était la vanité virile qui le jetait dans les jupes de sa servante. Il ne voulait point, auprès d’elle, passer pour un vieillard et tenait à conserver son prestige de mâle ; puis les séductions ignobles et avilissantes mais réelles de cette fille, la volonté, l’orgueil qu’elle laissait voir, l’avaient conquis et subjugué. C’était avec l’anxiété la plus vive qu’il attendait qu’elle vînt le retrouver dans sa chambre qui était aussi celle de sa femme.

Elle vint, et son désir, peut-être aussi de savants artifices firent oublier au couple la différence des âges. Sidonie affecta de l’attendrissement.
- Tu devrais tâcher que ta femme prolongeât son absence, lui dit-elle, nous serions heureux ensemble cet été !

Son grand projet, qu’elle ne laissait pas encore voir parce qu’elle ne se sentait pas complètement la maîtresse du colonel, était d’éloigner Lucienne comme elle avait déjà éloigné la petite Marie. Il fallait pour cela trouver un prétexte.

*
* *

Ce sont d’étranges relations que celles d’une servante et d’un enfant, fillette ou garçonnet. L’enfant est plus près de sa bonne que de sa mère parce qu’il est plus près de l’animalité et que sa bonne est plus familière, quelquefois plus indulgente que ses parents. La servante jouit de cette influence et elle en abuse parfois. Cela flatte son orgueil d’humilier ses maîtres dans leur propre chair. Elle se plaît à gronder, salir, frapper les petits qu’on a confiés à sa garde, même souvent quand elle les aime, car ce n’est plus l’enfant qu’elle voit en eux mais le fils d’un être qu’elle déteste d’instinct. Jadis cette haine était pour ainsi dire inconnue, car le maître était le chef de la famille dont les servantes faisaient partie : père et protecteur naturel on ne pouvait que l’aimer.

Non seulement Sidonie haïssait Lucienne parce que c’était une future maîtresse, mais elle avait aussi pour elle cette répulsion de peau qui se produit entre certains êtres, comme s’ils étaient les représentants de races naturellement ennemies. La brune, joviale, familière Sidonie ne pouvait souffrir cette blonde gracieuse, un peu minaudière, un peu hautaine, qui avait plus les façons d’une petite femme que d’une enfant.

L’imagination grossière et basse de la servante se mit au travail pour que cette fillette devint au moins momentanément désagréable ou même odieuse à son père.

Elle était très propre et très soignée : Sidonie s’ingéniait à la faire paraître sale. Comme Lucienne avait l’habitude, avant de dîner, d’aller aux cabinets, Sidonie les souillait volontairement et en éteignait la lumière, et si Lucienne allait à sa toilette, elle n’y trouvait pas une goutte d’eau. Et on l’appelait, on la pressait.
- Votre papa est à table et vous attend, mademoiselle. Il s’impatiente.

On devine la scène.
- Lucienne comme vous sentez mauvais !

La fillette paraissait tout effarée. Alors la cuisinière, qui, sans prendre place à table, se tenait dans la salle à manger, durant une grande partie du repas, attirait Lucienne et s’agenouillait derrière elle.
- Venez que je vous regarde. Vous êtes si étourdie !

Troussée, déculottée, Lucienne étalait une chemise et des fesses qui portaient des placards et des barbouillages fort infamants.
- Dégoûtante que vous êtes ! s’écriait le colonel. Vous mériteriez le fouet. Sidonie vous la ferez se laver devant vous et on lui servira son dîner dans sa chambre pour la punir !

Cette mésaventure se renouvelai plusieurs fois, toujours préparée par Sidonie, mais elle en imagina d’autres qu’elle jugeait plus décisives pour humilier Lucienne et dégoûter Montmauron.

Un matin, que le colonel venait embrasser sa fille, Sidonie empêcha toute effusion.
- N’avez-vous pas honte d’être encore au lit à cette heure, disait-elle à Lucienne, puis d’un ton autoritaire : Donnez-moi votre doigt.

Et comme Lucienne glissait la main sous le drap, Sidonie le retira brutalement et sentit le doigt coupable.
- Vous vous êtes encore touchée ce matin, petite cochonne !

Alors elle la gifla deux ou trois fois sans que le colonel intervînt.

Encouragée par cette approbation muette, Sidonie se disposait à se montrer fort sévère :
- Tournez-vous contre le mur et troussez-vous que je vous donne une bonne fessée.

Mais le colonel laissa voir quelque émotion.
- Non, Sidonie, vous la fouetterez demain, si elle recommence. Aujourd’hui nous nous contenterons de la priver de dessert… Mais demain, ajouta-t-il, en se tournant vers Lucienne, demain, je vous promets qu’on ne vous manquera pas.

Toute la semaine se passa sans incident. Sidonie ne put arriver à prendre en faute Lucienne qui montrait une tenue exemplaire. La servante désespérait de faire partir la fillette quand les circonstances favorisèrent son dessein.

On avait envoyé le matin au colonel du magnifique muscat et il le réservait pour le dîner qu’il offrait le jour même, à plusieurs officiers de ses amis ; vers six heures, Sidonie, en mettant le couvert, parut chercher le raisin et voyant passer Lucienne, elle lui demanda :
- C’est vous qui avez mangé le raisin ?
- Mais non, ce n’est pas moi !
- Menteuse, et qui donc l’aurait mangé ?
- Vous peut-être, ou un autre…

Sidonie levait la main sur Lucienne pour la gifler au moment où le colonel arrivait.
- Qu’y a-t-il, qu’y a-t-il, voyons !
- Monsieur, c’est Lucienne qui a mangé le muscat et qui prétend que c’est moi…
- Qu’est-ce que cela veut dire ? mon beau muscat ! Répondrez-vous Lucienne ?
- Je vais vous dire la vérité, papa. J’ai eu envie de raisin et j’en ai mangé une toute petite grappe.
- Ah ! vous voyez bien !
- J’en ai mangé une toute petite grappe, cinq ou six grains au plus, le reste, c’est Julie qui l’a emporté à la cuisine et l’a mangé avec Sidonie.
- Insolente ! Vous voulez donc que je vous fesse pour mentir ainsi ?
- Ah ! taisez-vous, Sidonie, dit le colonel, tout me prouve que cette enfant dit la vérité.
- Alors je suis une menteuse, moi je suis une menteuse ?
- Je ne sais pas, je ne sais pas…
- Répondez-moi, je veux que vous me répondiez !
- Laissez-moi, vous me fatiguez, Sidonie. Sortez !
- Je sortirai si cela me plaît.

Elle se retira pourtant mais à la porte du vestibule elle se retourna vers le colonel.
- Tu peux jouer de la cornemuse si tu crois que je viendrai ce soir frictionner ton joujou ! Sidonie, cria le colonel en s’élançant derrière elle et en la saisissant par le derrière.
- Lâche-moi, cria-t-elle, ou je te pète dans la main !
- Sidonie, répéta-t-il d’un ton suppliant sans s’effrayer de la menace. Sidonie, tu viendras ce soir ! Tiens, je te donnerai ce billet.
- De combien est-il ?
- Mais de cinquante francs !
- C’est peu. Montre-le-moi au moins, que je vois s’il n’est pas faux.

Le colonel lui tendit le papier bleu qu’elle regarda un instant et insinua dans son corsage. Puis elle se tourna vers lui en ricanant.
- Je te l’aurais donné ce soir, dit-il tout penaud.
- Mais je le prends maintenant.
- Au moins tu viendras ?
- Cela dépend de toi. Je veux que tu dises que je ne suis pas une menteuse.
- Tu n’es pas une menteuse !
- Oui, mais il faut le répéter devant Lucienne et lui dire, à elle, qu’elle m’a calomniée.
- Oh !
- Ce n’est pas tout ! Quand tu lui auras dit cela, tu la gronderas convenablement : « pour avoir menti, accusé faussement vos bonnes, fait la gourmande et la voleuse, vous allez demander pardon à genoux à Sidonie et à Julie, et vous les prierez toutes deux de bien vous corriger pour votre peine ».
- Voyons, c’est fou, ce que tu me demandes.
- Cela peut être fou, mais tu vas le faire tout de suite, ou je ne viens pas ce soir dans ton lit. Bien mieux ! Je pars avec Julie et je te laisse te débrouiller avec tes officiers. Tu leur feras toi-même la cuisine et tu les serviras comme il te plaira.
- Sidonie !
- M’obéis-tu ou dois-je m’en aller ?
- Au moins que ce soit moi qui corrige mon enfant.
- Non, tu ne la frapperais pas assez fort ; tu nous verras travailler ! Ce sera bien plus agréable.
- Vous allez me rendre malade !
- To i ? un soldat ! Eh bien, mon vieux, tu en as du courage ! Nous n’allons pas la tuer, voyons, ta fille. Je suis sûre au contraire que ça t’amusera, gros porc, de lui voir rougir les fesses. Sois sûr que ça lui fera du bien.
- Et mes invités qui vont arriver !
- Oh ! ce ne sera pas long.

Là-dessus elle appela Julie qui arriva aussitôt et prenant par la main la petite Lucienne qui était restée dans la salle à manger, elle la conduisit à l’office.
- Vous avez menti, tout à l’heure, mademoiselle, et je vais vous le prouver.

Elle se fouilla vivement, puis plongeant la main entre le sarrau et la robe de Lucienne, elle en retira une grosse grappe. Lucienne parut aussi étonnée que son père.
- Ah ! vous n’osez plus nier à présent. Eh bien, vous allez nous demander pardon à nous deux, petite calomniatrice. Veux-tu lui parler, toi, dit-elle en poussant le coude du colonel.
- Demandez-leur pardon, Lucienne.
- Jamais !
- Voilà un mot qui est de trop, par exemple ! Agenouillez-vous. Tout de suite. Oh ! je vous forcerai bien à vous agenouiller. Julie, allez chercher les verges.

Vainement Lucienne se débattait entre les bras de la forte Sidonie, elle avait glissé sa main sous les jupes de l’enfant ; elle en baissait jusqu’à terre la culotte bordée de dentelles, en relevait d’un coup les jupes et la chemise. Puis, se redressant, elle enjambait à reculons la fillette, pesait sur elle de tout le poids de son vaste derrière, la forçait à courber le haut du corps et à tendre les fesses.
- Viens donc m’aider à la tenir, disait Sidonie.
- Julie arrive pour cela ! répliquait le colonel.
- Papa, papa ! gémissait Lucienne.
- Tu l’as mérité, répétait le colonel sans conviction.
- Prends-lui les jambes, disait Sidonie à la femme de chambre, qu’elle ne gigote plus comme cela.

La femme de chambre s’accroupit au-dessous de Lucienne, posa les jambes de la fillette sur ses genoux, et les tint sous ses paumes rudes et solides, comme enchaînées.

Sidonie, la face penchée vers le petit cul grassouillet, en scrutait l’ombre et, entrouvrant les fesses de ses doigts bien onglés, elle commença une suite de propos ignobles dont riait la femme de chambre et qui faisait frémir d’impatience le colonel.
- Regardez-moi cette saleté ! A-t-on idée d’une puanteur pareille ! Mais une gardeuse d’oies se tient plus propre que toi, cochonne ! Eh bien ! montre-toi une autre fois dans cet état-là quand je te déculotte. Ce n’est pas le fouet que je te donnerai. Je t’écorcherai le cul, tu verras !
- Voyons, finissons-en ! répétait le colonel.
- Toi, laisse-moi tranquille, répliquait Sidonie.

Elle prit enfin le balai de genêts que lui avait apporté la femme de chambre et cingla Lucienne de leurs fines pointes. Ce fut alors, pendant quelques minutes, un cri ininterrompu. Parfois le cri devenait un hurlement de rage et Lucienne, de fureur, essayait d’égratigner, de pincer par-derrière, mais sans y parvenir ; son bourreau, Sidonie, de temps à autre dirigeait ses coups de toute sa force, sur la fissure du derrière ; les fesses se desserraient et les verges en allaient fouiller et meurtrir l’ouverture. La femme de chambre suivait avec grand intérêt les contractions et les gonflements de cette croupe endolorie, pauvre figure comique malgré son infortune, entre ces deux visages rouges et attentifs de servantes qu’animait la joie la plus féroce et la plus grossière.
- Voyons, ne la frappe pas là ! disait le colonel, comme Sidonie entrouvrait le derrière.
- C’est pour lui apprendre la propreté.
- Mais le sang paraît, elle en a assez !
- Laisse-moi tranquille. Tiens-lui donc les mains, tu feras mieux, elle me gêne.

Des coups de sonnette interrompirent enfin cet odieux châtiment auquel le colonel assistait avec peine mais sans oser manifester son dégoût à son impudente maîtresse. Lucienne alla se jeter sur son lit, se couvrant le visage de ses mains tant elle avait honte.
- Ah ! vous ne direz pas à présent que vous ne l’avez pas eu, le fouet, dit la femme de chambre.

La fillette ne parut pas au dîner.
- Elle est un peu souffrante, dit le colonel à ses invités.

Mais à chaque plat qu’on apportait, il lui faisait une part, que Julie montait aussitôt.

Après le dîner il alla lui-même voir Lucienne qui était couchée sur le ventre, la tête dans l’oreiller, comme si elle n’osait plus montrer son visage ; il s’apitoya sur elle et laissa voir une telle compassion qu’on n’eût pas deviné qu’il était la cause de sa peine.
- Ma pauvre petite, est-ce que tu souffres encore ?
- Oui, beaucoup. Ah ! c’est mal ce que tu as fait là, papa.
- Voyons, voyons, tu l’avais mérité.
- Mais je n’avais pas mangé le raisin.
- Voyons, voyons, ne mens pas… Je vais t’apporter du cold cream. Cela fera passer la cuisson des verges.

Les invités partirent vers minuit. Le colonel entra discrètement chez sa fillette qui dormait d’un sommeil lourd, dont les soupirs se prolongeaient en gémissements. Il s’arrêta une seconde à la regarder.
- Pauvre enfant, soupira-t-il.

Sidonie montait, vêtue seulement d’une chemise de soie rose que lui avait donnée le colonel. Elle se retournait pour regarder dans les glaces l’image de sa croupe ainsi parée, dont les larges reliefs soulevaient dans le tissu léger des plis lumineux.
- Sidonie, dit le colonel, c’est abominable ce que vous avez fait.
- Ah ! c’est comme ça que tu me reçois ? C’est bien, je m’en vais. Seulement pas de danger que tu revoies jamais mon nez un autre soir, mon petit.
- Voyons, voyons, Sidonie, ne te fâche pas !
- Qu’est-ce que tu as ? Ton ciboulot est-il de travers ?
- Entre dans ma chambre, nous nous expliquerons.
- Je n’entrerai qu’à une condition, c’est que tu ne me parleras de rien de ce qui s’est passé aujourd’hui. Ta gosse a eu le fouet. Pour une fois elle n’en mourra pas. Mois je l’ai eu tant de fois que je ne pourrais les compter. Ça ne m’a pas empêché de bien me porter et d’avoir de quoi m’asseoir, n’est-ce pas ? Maintenant, ferme ce tiroir et parlons d’autre chose. Tiens, je t’aime ce soir.

Elle le poussa vers le lit et y roula avec lui, puis faisant volte-face et l’étouffant presque de sa montagne de chair, elle se courba vers sa débile virilité, la chercha, la fit se réveiller et surgir, et, sous de vives caresses, sous des baisers savamment prolongés, elle l’anima jusqu’au plaisir. Le colonel ressemblait peu à certains de ces généraux de l’Empire, à cheveux gris, qui menaient de face la guerre et l’amour. Cette joie sexuelle venant après les émotions de la soirée et un dîner des plus copieux, arrosé de force champagne et d’un nombre assez raisonnable de petits verres, l’avait disposé au sommeil. Sidonie prévoyait bien, en venant s’offrir à lui, ce qui allait arriver et comptait en tirer profit. Sans s’occuper des bâillements et des battements de paupières de son compagnon :
- Écoute, commença-t-elle, Lucienne, tu l’as reconnu toi-même, devient insupportable. On ne peut plus la garder à la maison… moi toujours je n’y resterai pas si elle doit y demeurer. Et la femme de chambre aussi s’en ira. Tu ne trouveras pas de bonne pour garder une enfant pareille. Elle a besoin d’être surveillée, tu le vois toi-même, le matin elle a les yeux au beurre noir comme si elle avait reçu des coups. Elle se touche toute la nuit. Elle se gâte la santé. Julie et moi, nous avons notre ouvrage à faire. Nous ne pouvons pas être tout le temps sur son dos.

La servante continua longtemps sur ce ton, secouant de temps à autre le colonel pour l’empêcher de s’assoupir.
- Écoute-moi donc, ce que je te dis est important !

Et elle conclut ainsi :
- Tu n’as qu’une chose à faire : la mettre chez les Ursulines où elle sera très bien… Parle donc, tu ne dis rien.
- Je réfléchirai, dit le colonel en étouffant un bâillement.
- Il ne faut pas réfléchir, il faut se décider. C’est à prendre ou à laisser. Si elle ne part pas, je m’en vais avec la femme de chambre. Veux-tu que je parte ?
- Mais non, Sidonie !
- Eh bien, fit-elle en allant chercher une plume et un papier, écris cela devant moi, pour que tu ne viennes pas me dire après que tu as changé de résolution :

« Ma chère Sidonie,

Je vous prie de conduire demain Lucienne aux Ursulines. Vous conviendrez vous-même en mon nom, avec la supérieure, du prix de la pension pour les vacances. »

- Bien. Ton nom à présent ! Et maintenant, mon petit, tu vas voir comme nous allons être heureux sans cette enfant qui ne nous quittait pas des yeux, nous empêchait de nous embrasser. D’abord nous dînerons ensemble comme de petits amoureux, et Julie, qui est une bonne et jolie fille, nous tiendra compagnie. Ce sera plus gai que de faire vis-à-vis à cette gosse mal torchée et stupide… Voyons, ne te fâche pas, tu ne sais seulement pas si elle est ta fille.

Elle eût parlé longtemps si elle ne se fût aperçue, à des ronflements subits, que le colonel s’était endormi. Elle plia soigneusement la lettre qu’elle venait de dicter, l’attacha à sa chemise avec une épingle et s’étendit tranquillement auprès de ce maître devenu le tremblant serviteur de toutes ses volontés.

Le colonel se leva tranquillement le lendemain, alla embrasser Lucienne dans son lit, déjeuna en ville et resta absent toute la journée sans se rappeler ce qu’il avait écrit la veille, dans sa demi-somnolence. Aussi fut-il bien surpris au dîner quand il ne vit pas apparaître Lucienne.
- Est-elle malade ?
- Mais non, répondit Sidonie, je l’ai conduite cet après-midi aux Ursulines.
- Aux Ursulines ?
- Mais ne m’avais-tu pas dit que tu désirais la mettre au couvent en l’absence de ta femme ?
- Moi ! je t’ai dit cela ?
- Tu l’as même écrit. Tiens, regarde cette lettre, reconnais-tu ton écriture ?
- Mais j’étais fou. C’est toi qui as imaginé ce moyen pour te débarrasser de l’enfant : tu la détestais ! Mais je ne veux pas qu’elle soit au couvent, cré nom ! Je ne le veux pas ! Tu vas aller la chercher dès ce soir et la ramener ici.
- C’est impossible, tu ne pourras la voir que jeudi prochain.

Le colonel laissa éclater sa colère, brisa des assiettes, cassa une chaise, mais ces accès de fureur étaient d’autant plus courts qu’ils étaient plus bruyants. Sidonie laissa passer l’orage puis reprit ses arguments de la veille. L’enfant avait besoin d’une surveillance rigoureuse, le régime du couvent lui serait très profitable. Et ne seraient-ils pas plus heureux seuls, sans avoir toujours devant eux quelqu’un à épier leurs caresses ?

Sidonie finit par amadouer le colonel et ils firent un dîner fort joyeux.

Pour la première fois Sidonie s’asseyait à la table de son maître, en égale, — je me trompe : en maîtresse. Ce fut un repas d’amoureux où les baisers firent oublier les imperfections du service et de la cuisine, car aucun mets n’était à point et Sidonie ayant invité la femme de chambre à dîner avec eux, chacun, à tour de rôle, allait chercher les plats.

Il y avait ce soir-là au théâtre une représentation donnée par une troupe de passage. Vainement le colonel chercha-t-il toutes sortes de prétextes pour rester au logis.
- Si, si, suppliaient les deux femmes, allons-y tous trois !
- Mais les officiers, le général vont y être : cela fera très mauvais effet.
- Alors, tu as honte de moi ? s’écriait Sidonie.
- Non, non, seulement…
- Il n’y a pas de seulement. Il faut nous emmener. Nous sommes mieux, sans nous vanter, que la femme de ton général, une vieille chipie, et que toutes les rosses de tes officiers. Je les connais, je n’en voudrais pas, moi, pour bonne à tout faire.

Le colonel essaya encore de résister, mais à la fin il céda aux prières des deux femmes. Elles voulaient même qu’il se mît en uniforme et ce ne fut pas sans peine qu’il obtint de Sidonie la grâce de ne pas prendre ses vêtements militaires.

Quant aux bonnes elles avaient beau être de jolies filles, il leur fallait comme à toutes les femmes, leur costume habituel pour être séduisantes. Aimables dans leur costume de servante, elles devenaient ridicules en toilette. Aussi à peine se furent-elles installées dans la baignoire que le colonel venait de louer, que des chuchotements et des remarques peu polies se firent entendre dans les rangs de l’orchestre. Sidonie les deux mains sur les hanches, pareille à une harengère, se leva et interpella ses détracteurs d’une voix insolente qui résonna jusqu’au fond de la salle. On criait déjà « à la porte » « à la porte » et la police menaçait d’intervenir quand le rideau se leva, et Sidonie, oubliant ses colères, se rassit toute rouge et haletante.
- C’est amusant, dit Sidonie lorsque le rideau se baissa.
- Je viens d’apercevoir le général, répondit le colonel, de sa loge il peut nous découvrir.

Comme il craignait, s’il sortait avec les deux femmes, d’être rencontré par des officiers, et, si elles restaient avec lui durant l’entr’acte, qu’il n’éclatât une querelle entre les bonnes et les spectateurs qui continuaient à s’égayer fort de ces toilettes extravagantes et des faux bijoux dont Sidonie était couverte, il leur demanda si elles voulaient se rafraîchir et, sur leur réponse, il leur remit un louis pour aller boire du champagne.
- Tu ne viens pas ?
- Oh non, fit-il en se blottissant au fond de la baignoire.

Le rideau était levé depuis plus d’un quart d’heure quand elles revinrent en jacassant. Elles écoutaient cette fois la comédie avec peu d’attention, elles chuchotaient, en tournant l’oeil de temps à autre vers le colonel comme si elles avaient eu peur qu’il ne les entendît, mais il était trop éloigné d’elles et trop soucieux d’échapper au regard du général pour entendre la causerie qu’elles se faisaient à voix basse et souvent à l’oreille.

Il les envoya encore se promener durant le second entr’acte. Il eût voulu ce soir-là les envoyer au diable et rentrer lui-même sous terre pour n’être pas vu de son général. Du moins le laissèrent-elles tranquille le reste du spectacle, car ni au troisième, ni au quatrième, ni au cinquième acte elles ne daignèrent reparaître. Il était bien inquiet et humilié lorsqu’il sortit du théâtre les cherchant encore, ne pouvant s’imaginer qu’elles l’eussent ainsi abandonné.
- Mais où sont-elles, où sont-elles ? répétait-il.

Il espérait les retrouver à l’hôtel, mais elles n’y étaient point.

En entrant dans sa chambre il vit son secrétaire ouvert. Il fouilla vivement au fond d’un tiroir où il avait déposé la veille six mille francs. L’argent avait disparu. Une lettre cachetée avait été placée bien en vue au milieu de la table. Il l’ouvrit, elle était de Sidonie. Voici quels en étaient les termes.

« Mon cher ami,

Comme tu ne sembles pas reconnaître le courage qu’il faut avoir pour amuser un vieux ramolli de ton espèce, je te laisse, j’en ai assez ! Seulement tu dois comprendre que si on paie une cuisinière, on doit payer, et beaucoup plus cher, les services particuliers que je t’ai rendus. Tu n’es pas généreux, je le sais depuis bien longtemps, pour mon malheur. Cette fois je n’ai pas voulu avoir à souffrir de ta ladrerie, et je me suis payée moi-même.

Si cette façon de prendre congé te déplaît, tu n’as qu’à le dire. Mais réfléchis bien à ceci d’abord : j’ai chipé chez ton ami Rivière des lettres que tu lui adressais l’année dernière, et où tu parles, à ton aise, du général, du ministre, du gouvernement.

Ces lettres serviront à ton avancement, c’est sûr, et je ne manquerai pas de les envoyer à des gens que je connais pour te faire grand plaisir.

À présent si tu vas chez les Ursulines, tu n’y trouveras pas ta fille, c’est bien certain, puisqu’elle n’y est pas. Si tu veux la revoir et la reprendre il faut que tu remettes à l’homme qui se présentera chez toi après-demain encore quatre mille francs. N’essaie pas de l’embêter : cet homme ne me connaît pas et il ne peut te donner aucun renseignement sur moi. S’il m’arrive d’ailleurs la moindre chose, à moi ou à la personne que je t’enverrai, tu sais ce qui t’attend : tes lettres à Rivière sont remises en bonnes mains, et tu ne revois jamais ta fille.

J’attends prochainement de tes nouvelles.

Sidonie. »

- Le monstre ! s’écria le colonel dont l’imagination n’eût jamais conçu tant de perfidie, et il se demandait avec épouvante ce qu’il allait faire : tremblant devant sa femme comme il tremblait devant la servante, il ne savait comment lui expliquer à son retour l’emploi de ces dix mille francs. Elle aurait sûrement des soupçons et il s’ensuivrait une rupture qu’il redoutait d’autant plus que sa femme avait toute la fortune. D’un autre côté, il avait hâte pourtant de revoir sa pauvre Lucienne.
- Si cette misérable allait la séquestrer, lui faire du mal ! se disait-il. Elle en est bien capable !

Et ces lettres qui contenaient de si libres appréciations sur ses supérieurs et sur le gouvernement, comment seraient-elles jugées si elles tombaient sous les yeux du ministre ? Il pourrait être mis à la retraite

Ainsi tourmenté il allait et venait dans sa chambre sans s’arrêter en répétant toujours :
- Quelle abominable fille ! Quel monstre !

Au lieu de conduire Lucienne aux Ursulines, Sidonie l’avait fait monter dans un fiacre et était descendue avec elle dans un petit hôtel très malpropre, situé dans une ruelle obscure, à l’autre bout de la ville. Tous les locataires, à leur arrivée, étaient à la fenêtre : femmes en cheveux et marins en goguette.
- Où me conduisez-vous ? Où me conduisez-vous ? demandait toujours Lucienne.
- Taisez-vous ! Je n’ai pas à vous répondre, répondait Sidonie lorsqu’elle daignait lui parler. Si vous m’em… je vous donne le fouet comme hier.

Elle fit un signe au bureau de l’hôtel où une vieille femme lui remit une clef. Elle grimpa tout en haut d’un escalier étroit, en échelle, traînant la fillette qui s’effrayait beaucoup des plaisanteries des marins et des femmes à demi nues qu’elle voyait surgir à chaque palier, de chambres ouvertes et en désordre.

Elles arrivèrent ainsi à une chambrette située sous le toit. Sidonie en ferma la porte à clef, et dit à Lucienne.
- Déshabillez-vous, tout de suite.

Et comme Lucienne, tremblante, hésitait à lui obéir, elle lui déboutonna sa petite veste, la retira, puis lui enleva successivement sa jupe, son jupon, sa chemise, sa culotte et jusqu’à ses bottines et ses bas.

La fillette complètement nue, les bras serrés contre la poitrine, paraissait très effrayée. Cependant Sidonie s’amusait de voir ce petit corps clair et frissonnant, où seules les fesses, qui gardaient encore la trace des verges, n’avaient pas une peau blanche et unie.
- Comment l’as-tu trouvée hier, ma friction ? dit-elle avec un mauvais sourire en donnant une tape sur ce derrière qui semblait lui inspirer de cruels désirs. Hein, ça n’ t’a pas fait jouir ?… Tu en recevras encore, je te promets, avec ton sale caractère et ta mauvaise tête : ça n’est pas fini !

Là-dessus elle ouvrit une armoire et en retira tout un costume de jeune villageoise : jupe, corsage et bas de laine, chemise de grosse toile, coiffe à la mode nantaise, souliers à clous.

Lucienne s’étonna d’abord, puis se mit à pleurer lorsque Sidonie lui dit de revêtir le costume, mais la servante ne prit pas garde à ses lamentations ; elle l’habilla de force, la claquant de temps à autre lorsque Lucienne ne se prêtait pas à cette singulière toilette.

Dès qu’elle fut ainsi déguisée, Sidonie sortit avec elle de l’hôtel et remonta en voiture. Dans une petite rue qui se trouve auprès de la gare on descendit encore. Une grande femme, en coiffe, assez forte, aux yeux d’oiseau de proie et aux narines sensuelles, souriant d’un méchant sourire, s’écria sur le seuil d’une petite auberge :
- Ah ! vous voilà enfin !
- Je vous confie la gosse, Madame Plouvier, j’crois qu’elle fera votre affaire. Seulement elle a une lubie certains jours qu’il ne faut pas supporter : c’est de se croire demoiselle. Quand vous lui aurez troussé le cotillon cinq ou six fois, ça lui passera.
- Elle n’est pas trop mal fichue ! dit Madame Plouvier.
- Je vous crois : allons ! Donnez-moi ce que vous m’avez promis. Et pressez-vous, car le train va partir dans quelques minutes. Vous n’avez que le temps.

Madame Plouvier remit deux pièces d’or lentement, comme à regret, dans la main de Sidonie et se dirigea vers la gare en toute hâte, laissant Lucienne qui s’abandonnait à elle, terrifiée, comme anéantie par les menaces et les coups de la servante.
- Bonsoir la gosse ! cria Sidonie. Amuse-toi ! Et conduis-toi bien. Sinon tu sais !…

Et elle faisait le geste de se frapper les mains l’une contre l’autre.

Madame Plouvier et Lucienne montèrent dans un wagon de troisième classe rempli de monde, au moment où le train s’ébranlait. Il n’y avait qu’une place et ce fut Madame Plouvier qui la prit ; Lucienne dut s’asseoir aux pieds de son nouveau guide. À chaque station, elle était bousculée par les voyageurs qui sortaient ou entraient. Mais bientôt elle parut indifférente aux heurts et aux poussées : le mouvement du train l’avait assoupie.

Dans la soirée elles laissèrent le chemin de fer et prirent la diligence. On passa au milieu des bois, on suivit des routes abruptes. La voiture, qui allait très vite, à chaque instant penchait à droite ou à gauche comme si elle allait verser. Il semblait à Lucienne qu’elle s’enfonçait dans un pays inconnu et barbare, elle avait peur, mais se taisait et demeurait immobile. Il faisait clair de lune lorsqu’elles arrivèrent à un petit village d’une vingtaine de maisons. Devant une porte surmontée d’une pancarte verte où on lisait en lettres blanches : Épicerie Plouvier, on arrêta les chevaux et Madame Plouvier fit descendre Lucienne.
- Allons ! criait-elle, rends-toi donc utile !

Et elle lui passait des paniers et d’énormes paquets sous lesquels fléchissait et manquait de tomber la pauvre enfant.

Ce fut d’ailleurs la fin pour ce jour-là, de ses misères. Après avoir bu un bol de bouillon, elle se déshabilla comme machinalement et sans regarder où elle se trouvait, s’étendit sur un lit qu’on lui montra et s’endormit.
- Allons ! Allons ! Assez fainéanter ! lui cria une voix aiguë dès le lendemain matin, tandis qu’on lui jetait des gouttes d’eau au visage.

Lucienne se réveilla en sursaut, et fut étonnée de se voir au milieu d’une chambre blanchie à la chaux et basse de plafond. Devant elle une femme assez forte, qui ressemblait à sa compagne de voyage, avait levé le drap de l’étroite couchette où elle avait passé la nuit et la pressait de se lever. Elle s’habilla très vite et, sans qu’on lui laissât le temps de se laver, elle dut descendre dans le petit magasin d’épicerie, où elle retrouva Madame Plouvier.
- Justine, dit alors cette femme, montre bien tout à c’t’enfant, demain je vais à la foire, et il faudra que vous fassiez l’ouvrage à vous deux.

Justine était la soeur cadette de Madame Plouvier qui la commandait en maîtresse, mais Justine agissait comme il lui plaisait et n’obéissait qu’à elle-même.

Elle dit à Lucienne de balayer et d’épousseter le magasin, et lui fit recommencer plusieurs fois son travail dont elle n’était jamais satisfaite. Puis Lucienne dut servir les clients, elle avait peine à remuer les barils, les bocaux, les lourdes boîtes qu’on lui ordonnait d’approcher, mais tout cela était si nouveau pour elle et elle avait si peu le temps d’y réfléchir qu’elle s’y donnait avec ardeur comme à un jeu ; elle mangea même de bon appétit la mauvaise soupe au pain de seigle qu’on lui servit, et tout se passa bien pour elle durant cette première journée.

Le lendemain fut bien différent. Dès six heures du matin, elle était réveillée par de vigoureux coups de balai.
- Crois-tu que je vais te laisser paresser comme ça ! criait Justine.

On était décidé à ne point la ménager. Elle reçut un nombre incalculable de gifles, de coups de pied. Mais ce ne fut que deux ou trois jours plus tard que, pour avoir été surprise à prendre de la confiture destinée aux clients, elle eut sa première fessée. Justine lui mit la tête entre ses jambes sous ses jupons sales, et, l’ayant troussée au fond de son arrière-boutique, elle lui écrasait le derrière de sa pantoufle. Lucienne ensuite n’osait plus lever les yeux. Et ce fut bien une autre humiliation et un autre châtiment lorsque, ayant cassé une bouteille de liqueur, on l’attacha sur un banc par les mains et les pieds, de crainte qu’elle ne ruât ou ne mordît, et qu’on la battit de grosses cordes et, comme elle mordait sa correctrice, qu’on la déchira de brins de genêts et d’ajoncs !

Madame Plouvier aidait souvent sa soeur à la tenir ou à la fouetter.

Elle ne faisait à ces châtiments que deux objections.
- Ne lui découvre donc pas le cul dans le magasin : ça peut dégoûter les clients.
- Ça les amuse au contraire !
- Tu vas user tous mes balais. N’y a-t-il pas assez de verges, n’as-tu pas un martinet ?
- Je la fesse avec ce qui me tombe sous la main ! répliquait encore Justine.

Pour Lucienne le pire des supplices, c’était la correction publique en plein magasin, à la porte ou dans le jardinet de l’épicière, corrections qui étaient très fréquentes. Elle aurait pu sans doute les éviter, car c’était presque toujours pour le même motif qu’elle avait le fouet : vols dans l’épicerie. Seulement on la nourrissait si mal, qu’il n’était pas étonnant qu’elle ne pût s’empêcher de manger ou de grignoter les friandises qu’elle trouvait autour d’elle, quelquefois sans s’en apercevoir : raisins secs, pruneaux, amandes. Les petits larcins qu’elle avait pu faire sans être découverte l’encourageaient à des vols plus sérieux, et, quand un moment elle se trouvait seule, elle essayait de chiper un fruit, un fromage, de la confiture ; mais presque toujours elle était prise sur le fait, Justine se précipitait sur elle.
- Ah ! goinfre, ah ! cochonne, ah ! voleuse, ton cul va payer pour ton ventre, je te le promets !

Lucienne se débattait, demandait grâce, mais, sans l’écouter, Justine l’entraînait jusqu’à l’endroit où elle avait mis son balai ou ses verges car elle variait ses fouetteries. Des clientes entraient parfois, assistaient à l’exécution, causaient avec la bourrelle et l’aidaient au besoin.
- Nous reviendrons si vous êtes à corriger votre apprentie.
- Non, non, ma soeur va vous servir.
- Oh ! nous pouvons bien attendre, disait une femme en s’asseyant et puis ajoutait-elle, en se tournant vers son amie, ça vous profitera madame, de voir comment on dresse les gosses, vous qu’avez une grande fille. On prétend qu’elle n’est pas commode et que vous n’osez pas seulement la toucher.
- Si on peut dire ! Je lui ai encore donné ce matin une fessée soignée.
- Mesdames, ma soeur n’est pas là, voulez-vous m’accorder quelques minutes, je suis d’avis qu’il ne faut pas remettre une fouetterie, ensuite elle ne porte plus.
- Vous avez raison, quand un enfant a commis une faute, il doit la payer tout de suite… Oh ! comme elle gigote. Voulez-vous que je vous la tienne ?
- Merci, la v’la matée. Quand elle est comme ça, sous mon bras, la tête en bas, et le croupion en l’air, je n’ai besoin de personne pour lui donner ce qui lui revient.

Justine, comme Sidonie, prenait les mêmes plaisirs à humilier grossièrement Lucienne, de ses préparatifs, de ses remarques et de ses examens.
- Je vous demande pardon, mes dames, mais je vais lui découvrir le cul. Je tiens à voir mon travail.
- Ah ! moi de même. Y a rien qui trompe comme ces sacrés jupons. On s’imagine qu’on a bien fouaillé la drôlesse et on n’a fait que lui épousseter sa pelure.

Malgré ses battements de jambes, Lucienne n’avait pu empêcher qu’on lui troussât son unique jupon et sa chemise ; le fessier, plein et charnu, ainsi maintenu en saillie, apparaissait dans toute son ampleur.
- Voilà une cible ! observa une des clientes. Au moins, si la môme fait sa teigne, on a de quoi la soigner.

Mais Justine regardait certaines taches de la chemise avec attention puis elle écarta les fesses de Lucienne.
- Ah ! sale ! ah ! dégoûtante, s’écria-t-elle, j’vais t’apprendre à montrer un cul propre quand on te corrige.

Puis elle insinua un doigt fort avant dans l’ouverture indécente.
- C’est une précaution que je prends toujours avec ces sales gamines mal torchées, dit-elle ; quand elles ont les boyaux pleins, et qu’on leur fiche le fouet, elles sont capables, les vilaines gales, de tout vous lâcher…

Elle leva enfin son balai, et dirigeant ses coups sur la fissure des chairs elle arracha des hurlements à Lucienne.
- T’as péché par la gueule, tu souffriras par ton aut’gueule, criait-elle. Ah ! j’va t’en donner.

D’une main entrouvrant le derrière, elle ne cessait d’en cingler l’antre mystérieux. Lucienne n’avait plus de voix à force de crier, de supplier, de demander grâce, d’insulter sa fouetteuse. Une bande de pourpre, que surmontait une sorte d’oeillet sanglant, partageait le large disque jusque-là épargné et à peine rose.

Les deux spectatrices se penchaient sur la victime sans craindre recevoir en plein visage les soupirs mal odorants que provoquaient chez Lucienne la position, la colère, la douleur, l’oubli d’elle-même.
- Moi, disait Justine, j’ai ma manière à moi de fesser. Après, quand ces saletés-là vont aux latrines, elles n’ont pas envie de s’y amuser.

Comme l’épicière avait interrompu son châtiment, Lucienne essaya de se redresser, mais sans cesser de la maintenir :
- Attends, attends ! dit Justine, ça n’est pas fini.

Elle s’attaqua furieusement à la surface des fesses qui devinrent d’un rouge violacé et d’où jaillirent des gouttes de sang.
- Le balai était presque hors d’usage, et Justine avait mis une telle ardeur et éprouvé une telle ivresse cruelle à frapper l’enfant, qu’elle en était lasse.
- Allons ! relève-toi, dit-elle.

Elle ne perdra pas en chemin ce qu’elle a reçu dans l’moutardier, observa une cliente en regardant Lucienne, qui s’enfuyait au fond du jardin, la figure cachée dans ses mains, le corps secoué de sanglots et encore à demi troussée.
- Veux-tu venir ici ! lui cria la féroce Justine. Tu n’as pas reçu le fouet pour fainéanter et pleurnicher. Viens tout de suite servir ces dames ou je recommence !

Et Lucienne dut découvrir sa face honteuse, ses yeux remplis de larmes, pour chercher les boîtes de biscuits, de conserves ou de fruits secs, monter sur l’échelle, faire l’empressée, l’agile, tandis qu’à chaque mouvement elle étouffait mal un sanglot ou un cri de douleur et ne pouvait s’empêcher de porter la main à ses pauvres fesses endolories.

Lucienne eût voulu écrire à son père mais on ne lui laissait pas un moment de liberté ; il fallait toujours qu’elle fût au magasin, et elle était tellement terrorisée par Justine et sa soeur que si un instant elle se trouvait seule avec un client et qu’on l’interrogeait, elle n’osait rien répondre.

Un jour qu’il lui était arrivé de laisser tomber un bocal qui s’était brisé en miettes, Justine la poursuivit jusque sur la place du village avec un balai, et l’ayant enfin atteinte, elle la ramenait en la giflant et en lui donnant des coups de genoux dans le derrière pour la faire avancer plus vite. Lorsqu’elle fut arrivée à la porte du magasin, soit qu’elle ne put dominer plus longtemps sa colère, soit qu’elle voulut l’humilier davantage par une correction publique au milieu des passants, elle l’agenouilla de force et la troussa sur le seuil, où elle se mit à la fouetter avec sa cruauté ordinaire. Les villageois se détournaient pour regarder l’envers de cette fillette et prenaient plaisir à le voir rougir sous les coups. Mais soudain une vieille dame anglaise et au grand chapeau en capote s’arrêta et levant les bras au ciel :
- C’est une indignité de battre une enfant comme cela !
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, répliqua Justine sans cesser la correction.

Cependant la réflexion de la vieille dame lui avait amené des partisans. Plusieurs personnes déclarèrent qu’il faut corriger les enfants, mais ne pas les martyriser. Justine ne voulut pas accroître le mécontentement général.
- Je te fesserai ce soir dans les latrines, cochonne ! lui dit-elle à demi-voix. Comme ça personne ne pourra t’entendre.

Elle lâcha le balai et laissa Lucienne crier à son aise. Après être restée un instant à sangloter la fillette se leva et se sauva de l’épicerie.
- Dieu, c’est Lucienne ! s’écria la vieille dame qui se jetant au-devant d’elle, la saisit dans ses bras.
- Lucienne, chère petite, lui disait-elle en l’embrassant, ne reconnais-tu pas ta vieille tante ?

La fillette leva les yeux pleins de larmes, et eut un cri de surprise :
- Tante Léontine !

La tante Léontine restait toute l’année à la campagne ; il y avait plus de deux ans qu’elle n’était venue voir ses nièces. C’est pourquoi Sidonie ne la connaissait pas et ignorait tout à fait qu’elle habitait le pays même où elle avait envoyé la fille de son maître.

Quand les caresses eurent un peu calmé la douleur de Lucienne, Tante Léontine voulut savoir comment sa nièce se trouvait dans ce magasin, et elle fut bien étonnée de ce que l’enfant lui conta.
- C’est extraordinaire, répétait-elle.

Puis :
- Tu vas venir avec moi.

Lucienne fut prise de frayeur quand elle vit sa tante la ramener à l’épicerie.
- N’aie aucune crainte, lui dit alors la vieille dame, tu n’y resteras pas longtemps.

À peine était-elle dans le magasin que s’adressant à Justine :
- Vous n’avez pas honte de torturer une pauvre enfant sans défense !
- Je lui donne sa fessée quand elle le mérite, répliqua Justine, et par malheur elle le mérite souvent.
- Vous êtes une méchante femme, dit Tante Léontine, et j’emmène cette enfant de chez vous.
- Ah ! mais pardon, s’écria l’épicière, mais j’ai payé les gages de cette fille à sa mère ou à sa belle-mère pour un an.
- Combien ?
- Quarante francs… Et puis il y a le voyage !

Tante Léontine, ouvrant son porte-monnaie, y prit trois pièces d’or et les remit à l’épicière.
- Maintenant partons ! fit Tante Léontine.

Après avoir soupesé les louis, Justine se tourna vers la tante et sa nièce qui avaient déjà franchi son seuil.
- Bien le bonsoir, ma vieille ! Mais tu ne feras pas de la petite avec tes gâteries quelque chose de bien propre ; tandis que chez moi, avec mes fessées, elle serait devenue une bonne ouvrière !

*
* *

Tante Léontine écrivit aussitôt au colonel qui accourut dès le lendemain et, dans son bonheur de retrouver sa fille, ne songea pas à la venger des mauvais traitements qu’elle avait subis.

Cependant Sidonie avait été prévenue ; désolée de n’avoir pu faire chanter le colonel, elle voulut au moins lui causer toutes les peines possibles. Les lettres compromettantes furent mises au jour et des lettres anonymes envoyées à la colonelle, où l’on dénonçait tout au long l’infidélité de son mari.

M. de Montmauron était trop faible, trop timide pour se défendre. Il pensa que sa femme ne lui pardonnerait jamais et qu’il ne pourrait plus demeurer dans l’armée. Il donna sa démission et partit presque secrètement pour Paris avec sa fille Lucienne qui lui était très attachée. Il vécut misérable, et Lucienne, devenue grande fille, dut, pour avoir du pain, s’offrir aux passants. Malgré sa grâce, elle était encore forcée, quand je la connus, de fréquenter les concerts publics et d’aller chaque soir à la recherche du louis du lendemain.

Sidonie, qui craignait des poursuites, n’avait pas trouvé rien de meilleur endroit pour se cacher qu’une maison de galanteries. Ce fut là que vint la trouver le comte de la Roche-Thiaudière qui, jeune encore mais assez faible d’esprit, se laissa charmer par les grossières caresses de l’ancienne servante et fit d’elle sa maîtresse, puis sa femme. Elle le traitait, plus encore que le colonel, en esclave, le giflant en public, et faisant pis quand elle n’avait pas à craindre les indiscrétions. Elle le trompait avec ses valets et le battait ensuite s’il se permettait de trouver à redire à ses fantaisies.

Ainsi accouplé, le malheureux perdit la force et la santé, il eut une longue maladie et finit par mourir. Aujourd’hui Sidonie est la comtesse de la Roche-Thiaudière ; elle possède une des plus grandes fortunes et un des plus beaux domaines de France.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les nouvelles érotiques de Jean de Villiot (Hugues Rebell), Femmes châtiées, Librairie des Bibliophiles Parisiens, Paris, 1903. (252 p. ; 24 cm).



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