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Le Diable au corps

Suite du réveil

Roman érotique (1798)



Auteur :

Mots-clés :

Andrea de Nerciat, Le Diable au corps, L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat, (introduction, Essai bibliographique, Analyses et notes par Guillaume Apollinaire), Paris, Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1927, pp. 151-201.


SUITE DU RÉVEIL

PHILIPPINE. — Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez pêché ce nouvel adorateur ?

LA MARQUISE. — Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande qui donne à jouer.

PHILIPPINE. — Ah ! je sais ce que vous voulez dire.

LA MARQUISE. — Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce tripot, et j’ai tort, car j’y perds l’impossible. Hier, entre autres, j’ai joué d’un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis, dont je m’étais munie, n’ont duré qu’une heure, et que j’aurais quitté la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son ordinaire m’a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du tapis, et le peu qui me restait n’a fait que paraître.

PHILIPPINE. — Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la vérité du proverbe ?

LA MARQUISE. — On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma voiture n’était point arrivée. J’ai vu près du feu la grosse présidente de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des moeurs de la dame, et qu’on la connaît pour ne s’entretenir jamais de suite que d’une seule chose, je me tenais un peu à l’écart, mais l’extravagante m’a forcé d’approcher, en me disant : Venez, marquise, venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est de votre compétence. Puis s’adressant à son interlocuteur, elle a ajouté tout bas : Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise, elle est des nôtres : c’est la Fougère…

PHILIPPINE. — Des nôtres ! la Fougère ! qu’est-ce que cela pouvait signifier, madame ?

LA MARQUISE. — Je te l’apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie [1].

Oh ! je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, n’en point être ; l’esprit humain n’imagina jamais rien d’aussi délicieux… Va, bientôt je t’en ferai recevoir et tu m’en auras d’éternelles obligations.

PHILIPPINE. — Quoi ! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous la feriez recevoir d’une confrérie dont vous êtes ?

LA MARQUISE. — Tu n’y penses pas ! il s’agit bien parmi nous autres… Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.

PHILIPPINE. — Le beau mystère ! je vois que vous êtes Maçonne.

LA MARQUISE. — Qui ne l’est pas ? Mais il s’agit bien d’autres travaux, ma foi ! Contente—toi cependant de savoir que les charmes seuls et les talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse société. Je ne serais point étonnée que toi, que j’aurais proposée, tu fusses peut-être en bien peu de temps plus avancée que moi. Cette tournure, cette fraîcheur unique…

PHILIPPINE, un peu confuse. — Ne vous moquez donc pas de moi ma chère maîtresse.

LA MARQUISE. — Je te jure que je ne connais rien au monde d’aussi piquant, d’aussi dangereux… Tu le sais bien, friponne ! Combien d’infidélités ne m’as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de mon goût pour eux ! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce matin ; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de me faire parfois tourner la tête… (Elle met une main sous le fichu de Philippine et va de l’autre lui lever les jupes.)

PHILIPPINE, les baissant. — Là ! là ! Madame, pour un autre moment ; nous avons bien d’autres choses à traiter.

LA MARQUISE, la laissant. — J’ai d’abord mon histoire à t’achever. Tu comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous trouvions être tous trois confrères ?

PHILIPPINE. — Fort bien, et par conséquent, ce monsieur vous était connu. Pourtant vous avez dit d’abord…

LA MARQUISE. — Eh ! non, se connaît-on ? a-t-on seulement envie de se connaître ? On est peut-être… mille… répandus dans la France, ou ailleurs. Il faut s’être fait des signes, avoir travaillé ensemble, s’être trouvé aux mêmes assemblées.

PHILIPPINE. — C’est comme la Maçonnerie, n’en conveniez-vous pas d’abord ?

LA MARQUISE. — Tais-toi ; toute ta petite curiosité ne viendra point à bout de me faire révéler ici des secrets… que je promets, pourtant, de te faire connaître en temps et lieu. Dès qu’un geste significatif m’eut assurée de la fraternité de l’inconnu, je demandai à la présidente quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait avoir besoin de mon avis. « Je prétends, a-t-elle répondu, qu’il n’y a plus de Tircis. »

PHILIPPINE. - Qu’est-ce que cela voulait dire, madame ?

LA MARQUISE. — J’ai fait la même question que toi, et croyant qu’on voulait donner à entendre par là que l’amour pastoral était de nos jours en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m’a ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant

PHILIPPINE. Cela n’était pas honnête, par exemple.

LA MARQUISE. — J’étais leur dupe ; ils me faisaient un mauvais calembour. « Elle n’y est pas, a donc repris l’effrontée, Tire-six, entendez-vous, marquise, esprit bouché ? Croyez-vous qu’il y en ait beaucoup ? » J’opinai encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent gascon, a répliqué : « Sandis ? Mesdames, je né prends point la liberté dé vous démentir sur lé fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais jé puis vous donner ma parole d’honneur qué lé plus pétit gentilhomme dé mon pays est un tiré-six, sept, huit, neuf !… »

PHILIPPINE. — Peste ! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne ?

LA MARQUISE. — Il y en a peu. Cela nous a d’abord assommées. Nous allions faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait mis quelques louis en société, l’a appelée pour partager le produit d’une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron. « Si nous n’étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu d’embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la conversation sur quelque autre chapitre. »

PHILIPPINE. — Il était pourtant assez de votre goût, celui-là.

LA MARQUISE. — Sans doute. Mais devant des gens qu’on, a jamais vus ! Retiens cette leçon, Philippine : quelque catin que soit une femme, il faut qu’elle sache se faire respecter, jusqu’à ce qu’il lui plaise de lever sa jupe.

PHILIPPINE. — Je pense de même.

LA MARQUISE. — Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de part et d’autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l’avis par lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon ; en un mot, j’ai dit tout net que je croyais à peine à l’existence de tire-six, moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils voisins de la Garonne. « Sandis ! Madame, a riposté mon pétulant antagoniste, avec un mouvement violent qui m’a presque effrayée, vos doutes offensent mon honneur, et mé prévalant, né vous en déplaise, dé mes droits dé confrère jé vous somme dé mé mettre à l’épreuve. »

PHILIPPINE. — Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les fenêtres.

LA MARQUISE. — Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise formellement ces sortes de défis.

PHILIPPINE. — Je n’ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez répondu ?

LA MARQUISE. — Négativement d’abord.

PHILIPPINE. — Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire ?

LA MARQUISE. — Pas absolument.

PHILIPPINE. — Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a pu démériter ?

LA MARQUISE. — « Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m’en a beaucoup imposé, quoiqué Gascon, jé né suis point un hâbleur, et jé né veux pas vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc qué notre essai soit uné gageure. Il y a dans cette bourse cent louis : jé viens dé les gagner ; jé vous les sacrifié, à ces conditions, Mme la marquise aura la complaisance de m’accorder une nuit dé six ou sept heures seulément. Après la première faveur qué j’aurai obtenue dé madame, j’aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.

PHILIPPINE. — Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille : cinquante louis la première faveur, c’est-à-dire…

LA MARQUISE. — Le premier coup.

PHILIPPINE. — Bon.

LA MARQUISE. — « Après la deuxième, madame aura gagné trenté louis dé plus.

PHILIPPINE. — Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis.

LA MARQUISE. — Juste. Après lé troisième, madame aura gagné vingt louis dé plus.

PHILIPPINE. — Les cent louis sont donc à vous maintenant.

LA MARQUISE. — C’est cela même. Après lé quatrième, madame n’aura rien gagné dé plus.

PHILIPPINE. — Gratis ; mais les cent louis sont encore à madame ?

LA MARQUISE. — Sans doute. Après lé cinquième, c’est toujours lui qui parle, j’aurai régagné vingt louis.

PHILIPPINE. — Ah ! ah ! madame, vous n’avez plus que quatre-vingts louis !

LA MARQUISE. — Bien compté. Après lé sixième, j’aurai régagné trenté louis dé plus.

PHILIPPINE, étonnée. — Eh bien ! reste à cinquante, madame.

LA MARQUISE. — Pas davantage. Après lé septième, votré serviteur aura régagné cinquante louis dé plus ; c’est-à-dire que nous serons quittes.

PHILIPPINES. — Quittes ?

LA MARQUISE. — Cela est clair.

PHILIPPINE. — Eh bien ! madame ?

LA MARQUISE. — Eh bien ! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé éblouir par cette diable de bourse… Le jeune homme est d’ailleurs assez bien fait.

PHILIPPINE. — Il m’a paru tel.

LA MARQUISE. — J’avais remarqué qu’il a la jambe belle, certain air de santé…

PHILIPPINE. — Les épaules carrées, l’oreille rouge ; là, tout ce qu’il faut.

LA MARQUISE. — Ma foi ! j’ai hasardé, sans grimaces, l’événement d’une gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.

PHILIPPINE. — C’est un marché d’or.

LA MARQUISE. — La présidente nous a rejoints. Nous l’avons instruite. Ne voulait-elle pas que je la misse de moitié ?

PHILIPPINE. — On lui en garde, ma foi !

LA MARQUISE. — Bientôt on m’a annoncé mon carrosse, je suis rentrée, amenant mon parieur, et, comme tu l’as vu, nous nous sommes mis au lit.

PHILIPPINE. — J’ai cru voir aussi que c’était avec beaucoup d’émulation des deux parts ?

LA MARQUISE. — Je n’en disconviens pas. Oh ! j’ai gagné quatre-vingts louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné.

PHILIPPINE. — J’en crois votre parole.

LA MARQUISE. — À peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis ont achevé de m’appartenir.

PHILIPPINE. — Peste ! comme il y va, ce monsieur le Gascon !

LA MARQUISE. — Il faut convenir que de longtemps je n’avais été si bien tapée. Mon grivois n’a pas les allures bien galantes, il n’est pas très voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu ! c’est un gars expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur, brûlant…

PHILIPPINE avec feu. — Divin !… Non, madame, vous ne viendrez jamais à bout de me faire penser mal de cet homme-là.

LA MARQUISE. — À la bonne heure ! Nous avons travaillé avec tout le zèle et l’accord imaginables à la quatrième opération…

PHILIPPINE. — La bonne aubaine ! madame.

LA MARQUISE. — Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup, et j’en ai pris pour mes vingt louis : pas l’ombre de tricherie de part ni d’autre. Quant au sixième, je ne m’en suis pas aussi bien trouvée.

PHILIPPINE. — Vous étiez déjà lasse ?

LA MARQUISE. — Non je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n’y avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j’avais déjà l’inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je vous ai travaillé mon homme d’une manière…

PHILIPPINE. — Comme je berce… Daignez poursuivre.

LA MARQUISE. — Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents : deux fois je l’ai fait dégainer par mes haut-le-corps mais inutilement : il n’y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur.

PHILIPPINE. — Vous trichiez, pour le coup cela n’est pas bien.

LA MARQUISE. — D’accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si j’ai fait et fait faire ablution à la place : « Or, çà ! mon cher Tire-six, ai-je dit en me recouchant, je demande quartier : je suis exténuée, moulue. J’étais une impudente quand j’ai douté de ce dont tu n’étais que trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien ; tu pourrais être incommodé d’un excès : je ne me le pardonnerais de ma vie. »

PHILIPPINE. — D’où vous venait cette générosité, madame ?

LA MARQUISE. — Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c’était le moyen de stimuler celle du Gascon ? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire galamment : Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses faveurs pour que je veuille risquer de m’en priver en abusant de mes forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde. Enfin, quelque chose d’approchant. Point du tout ; comme si ce maudit infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade après que j’aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la somme entière avant de me laisser fermer l’oeil.

PHILIPPINE. — Et force à vous d’en passer par là ?

LA MARQUISE. — Il l’a bien fallu. Mais, pour le coup, je l’ai favorisé le plus maussadement du monde ; je me suis plainte, j’ai fait des soupirs comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l’anéantissement : Vous me tuez, mon cher… Je suis martyre de votre ambition et de l’extrême crainte que vous avez, de perdre… Vous ne me devez rien… Encore une fois, retirez-vous… Je vais vous donner cinquante louis à mon tour, pour que vous ne laissiez tranquille… Et d’autres propos aussi ragoûtants.

PHILIPPINE. — Holà ! madame, voilà de l’imprudence : s’il vous eût prise au mot un Gascon !

LA MARQUISE. — J’avais à peine dit, que déjà je me repentais. C’était comme si j’avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un cheval de poste, et sans que je l’aie secondé le moins du monde, même dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus vive impression, il a consommé sa septième prouesse…

PHILIPPINE. — Da ! sans tricherie ?

LA MARQUISE. — Bon Dieu ! non ! Pour que je ne puisse pas faire semblant d’en douter, cette fois avec bien plus d’affectation que les autres, il a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.

PHILIPPINE. — Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n’a rien gagné !

LA MARQUISE, avec humeur. — Pas une obole.

PHILIPPINE. — Et… Madame se propose-t-elle de demander sa revanche ?

LA MARQUISE. — Non certes. Pourquoi cette question ?

PHILIPPINE. — C’est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme battue : les armes sont journalières… et… (Elle baisse les yeux.) Si Madame répugnait absolument à s’exposer de nouveau, je lui suis assez dévouée pour m’offrir… si toutefois Madame m’en trouve digne ?

LA MARQUISE, l’embrassant. — Bravo ! Philippine. À ce noble courage je reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini dans notre délicieuse confrérie.

PHILIPPINE. — Je ne sais pas encore au juste ce qu’il faudra pour cet effet ; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que je me crusse obligée à monter le plus grand zèle.

LA MARQUISE. — On n’exigera de toi rien de difficile. Je t’avais déchiffrée d’abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t’arracher, auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l’obscure épouse de quelque malotru d’artisan, c’était un beau projet, ma foi ! Laissons ces vertueux métiers aux laides, aux maussades ; mais une jolie femme, dans quelque état que le sort l’ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute à tous ! Voilà, quel doit être notre cri de guerre : c’est ma devise au moins. Je veux qu’elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans doute des douces habitudes que je t’ai fait contracter ? Quant à moi, je suis, par mon système, la plus heureuse des femmes. Nargue des préjugés, et donnons-nous en tant et plus !

PHILIPPINE. — Charmante morale, madame ! Je crains fort cependant que votre système, tout attrayant qu’il soit, ne vous mène aussi par trop loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame, vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de vous user bien vite. D’ailleurs, vous n’êtes pas toujours prudente, et je tremble qu’enfin M. le Marquis…

LA MARQUISE. — Mon mari ! ce polisson [2] de quel droit trouvera-t-il à redire à ma conduite ? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma naissance vaut mieux aussi. Je suis riche : il mourait de faim sur le pavé de Paris quand je fis la sottise de m’engoncer de sa jolie figure. Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul d’intérêt, il me fit un enfant : on fut obligé de nous marier. Que n’a-t-il su me fixer ? Pourquoi m’a-t-il entourée de la plus mauvaise compagnie ? Pourquoi, m’enseignant les plus extrêmes raffinements du libertinage et me mêlant avec l’essaim des complices de ses orgies, m’en a-t-il aussi lui-même donné le goût ? Ce n’est pas au surplus, ce dont je le blâme. S’il n’eût fait que cela, sans doute il ne m’en eût été que plus cher… mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s’est laissé tomber… Ne me parle pas de lui, je t’en prie.

PHILIPPINE. — Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.

LA MARQUISE. — Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je fus bien folle aussi ! Ah ! monsieur le marquis, si j’avais pu prévoir que j’aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n’aurais certes jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu’on désire, tout ce qu’on s’est donné ! Ma soeur la chanoinesse n’a-t-elle pas bien su faire deux enfants le plus secrètement du monde ? et celle-ci ? et celle-là ? et tant d’autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s’être très sensément appliqué les objets de leurs inclinations !

PHILIPPINE. — Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois ?

LA MARQUISE. — Si je le connaissais galant homme, je te dirais : « Accepte » ; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui que ce soit ?

PHILIPPINE. — Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres, c’est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu’aux dépens de ma chère maîtresse… Mais n’entends-je pas du bruit dehors ?

LA MARQUISE. — Va voir ce que c’est.

PHILIPPINE, après avoir passé un moment dans la pièce voisine. — Madame, c’est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre, de vous-même, de se rendre ici ce matin.

LA MARQUISE. — C’est la vérité ; mais il vient de bonne heure. La petite comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du Vaux-Hall : elle le dit très amusant. Qu’il entre.

PHILIPPINE. — Et me retirerai-je, madame ?

LA MARQUISE. — Quelle folie ! non assurément : il convient même que tu restes.

PHILIPPINE, gracieusement. — Entrez, entrez, monsieur.

UN LAQUAIS, précédant la marchand. — Monsieur Bricon, madame. (Il sourit.)

LA MARQUISE. — Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire… (Le laquais reste pour voir l’entrée de Bricon, ayant l’air de mettre quelque chose en ordre.) Eh bien ! que faites-vous là ?… (Le laquais se retire. À Philippine.) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le roman érotique de Andrea de Nerciat, Le Diable au corps, L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat, (introduction, Essai bibliographique, Analyses et notes par Guillaume Apollinaire), Paris, Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1927, pp. 151-201.

Notes

[1Je me rappelle parfaitement qu’autrefois j’entendis dire au docteur Cazzone qu’il existait sous le nom d’Aphrodites, une société de voluptueux des deux sexes voués au culte de Priape, et qui renouvelaient dans leurs secrètes orgies toutes les débauches antiques dont nous avons une légère connaissance par les écrits et les monuments qui se sont conservés jusqu’à nous. Mais ce dont je me souviens aussi, c’est que les véritables Aphrodites, en assez petit nombre, tiraient tous leurs noms du règne minéral, tandis que les affiliés, c’est-à-dire, des membres beaucoup plus nombreux qu’on admettait aux pratiques sans qu’on leur donnât la parfaite connaissance des mystères et sans qu’ils prêtassent le grand serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la marquise et d’autres qu’on verra figurer dans cet ouvrage n’étaient qu’affiliés et ne pouvaient proposer des sujets que pour l’affiliation. Quand la faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets avaient occasionné quelque événement nuisible au repos de l’ordre et qui pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait aisément à bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que l’ordre était en effet détruit. C’est de quoi l’on verra la marquise se désoler plus loin avec une amie qui n’en savait pas plus qu’elle. Le docteur ne m’en a jamais appris davantage, quelque pressant que je me fusse rendu près de lui au sujet de son ordre. Il y portait le nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore, les Aphrodites, confondus parmi les Maçons, ont dans Paris même un temple et des assemblées (N. Lorsqu’il écrivait cette note, Nerciat ne savait pas qu’un jour il écrirait les Aphrodites.

[2Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la peine d’être remarquée par le lecteur, j’ai trouvé bon de ne point l’en retrancher, quoique ce hors-d’oeuvre fasse longueur (N.).



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