Eros-Thanatos Bibliothèque de littérature érotique : histoires, textes, récits et confessions érotiques

Accueil > Le Salon de l’érotisme > Sur le Sadisme

Navigation



Rémy de Gourmont

Sur le Sadisme

Réflexions sur la vie (1895-1898)



Mots-clés :

Rémy de Gourmont, « Sur le Sadisme », Épilogues. Réflexions sur la vie, vol. 1 : 1895-1898, Éd. Mercure de France, Paris, 1910, p. 312-318.


Sur le Sadisme.

Il y a des mots dont la fortune est singulière ; les uns, doux, nobles ou purs, deviennent grossiers, s’encanaillent, se salissent ; les autres montent du fond d’un puits d’ignominie vers une lumière encore douteuse, mais qui demain les fera resplendir : ainsi le sadisme en est au point où les gens simples lui accordent ingénument le sens bénin de perversité érotique. Des écrivains se sont parés volontiers de cette fleur de sang, à l’étourdie, sans avoir la curiosité d’aller la cueillir eux -mêmes à l’arbre original ; je le suppose, car il est difficile, ayant lu quelques tomes des oeuvres (hélas ! illustrées) du marquis de Sade, d’écrire sans une certaine honte ni son nom ni les aimables dérivés qu’en tira notre galanterie. N’est-ce pas M. Bourget qui un jour, en une revue austère, cita la Philosophie dans le boudoir ainsi qu’un livre de badinage un peu poivré, quelque chose peut-être comme la Nuit et le Moment ? De même donc que cet estimable écrivain, la plupart de ceux qui alléguèrent le sadisme confondirent sans scrupule M. de Sade avec M. Crébillon le fils, le fou sanguinaire et stercoraire avec le conteur agréable et fin, pervers un tantinet, spirituel. Hier, quand il fallait nommer un sadique véritable, le mot a fait défaut et les médecins, en des discours authentiques, usèrent d’un euphémisme scientifique : « Vacher est un immoral violent. » Vacher est l’incarnation même du sadisme ; il est sadique autant que peut l’être un vagabond ignorant qui ne connaît que les raffinements de son instinct cruellement sexuel. Sans doute, il ne peut pas, comme les sinistres bonshommes du marquis, organiser de savants souterrains où le mâle en rut égorge lentement la fille ou le giton (Sade dit le bardache) dont les cris et l’agonie sont nécessaires à son plaisir ; il est vagabond, sans sécurité, sans loisirs, mais il fait de son mieux ; il entaille furtivement les chairs secrètes, il étrangle brusquement mais à chaque crime deux actes s’accomplissent ; c’est la perfection du sadisme, au moins comme méthode. Le vagabond est même plus tragique que l’aristocrate. Il opère dans les landes nues, derrière un rocher qui se dresse comme un échafaud ; à la lisière des bois, vers l’heure où les chiens hurlent ; le long des chemins déserts, comme un bandit du vieux temps ; et quand le sang a coulé, apaisant la fièvre hideuse du tueur, le tueur, redevenu le vagabond, relève son bâton et continue sa route, pareil au Juif-Errant des almanachs. M. de Sade s’est monté un théâtre et c’est en féerie qu’il a ordonné ses imaginations de tortionnaire ; mais sa féerie est maladroite et son style est médiocre. Ce bourreau extravagant est un grotesque. Il y a de la niaiserie dans cette méchanceté ; il y a du Jocrisse dans ce Torquémada de lupanar. Il a beau multiplier les souterrains, les trappes, les oubliettes, les échelles, les cordes et les crocs, varier les instruments de torture et d’amour, imaginer jusqu’à un bourreau mécanique dont le glaive accompagne les exploits difficiles d’un prélat, faire voyager sa pauvre héroïne dans tous les pays et dans tous les mondes, Justine n’en reste pas moins un des livres les plus ennuyeux parmi les plus répugnants. On dit qu’il pratiqua lui-même quelques-unes des inventions décrites dans son livre ; il ne paraît pas cependant qu’il soit jamais allé jusqu’au crime, si l’on ne considère pas comme un crime le fait de lier une fille à une broche et de la faire légèrement cuire devant un bon feu ; s’il avait été vraiment l’homme de Justine, il n’aurait pas écrit ; mais il ne fut que l’homme de la Philosophie dans le boudoir, livre où le sadisme n’apparaît qu’à la lin et sous une forme moins révoltante, puisque Barbey d’Aurevilly a pu reprendre l’anecdote et l’élever au tragique. Cette Philosophie, dialogues aussi médiocres que ceux de Meursius, quoique plus âpres et plus significatifs, n’est rien qu’un cours banal de luxure vulgaire et bête, un numéro quelconque du catalogue clandestin. Le vrai sadisme, c’est Justine, comme le vrai sadique, c’est Joseph Vacher, le vagabond.

On, s’est peu occupé de cet homme, qui est pourtant un curieux monstre et un exemplaire rare de férocité sexuelle. La mimique de la cruauté est exactement celle de l’amour physique ; une femme sur qui se jette un homme furieux ne pourrait savoir d’abord, gardât-elle sa présence d’esprit, si on veut la tuer ou si on veut la violer. Pour certains êtres informes, inachevés, l’idée de meurtre est à peu près inséparable de l’idée de luxure. Les évolutionnistes expliqueraient cela en faisant remarquer que, dans quelques espèces animales, la conquête de la femelle est le résultat d’un duel mortel entre deux mâles ; de là, la survivance, chez tels dégénérés, d’une association d’idées qui, en l’absence du mâle adverse, devient fatale à la femelle. Le sadisme, au lieu donc d’être un raffinement terrible d’extrême civilisé, ne serait qu’un retour à l’animalité, un de ces exemples de ce que nous fûmes, que la nature nous soumet parfois pour nous engager à l’humilité. Ces êtres-là, dès qu’on les a suffisamment observés, doivent être supprimés sans pitié et sans phrases. Vacher avait une seconde tare, le vagabondage ; son crime commis, il disparaissait, mais il disparaissait aussi sans cause ; il devait marcher ; il n’aurait pas pu rester en place. Les vagabonds sont très souvent innocents ; on les craint, dans les campagnes, comme on craint l’étranger, celui qu’on n’a pas encore vu. Le vrai vagabond ne repasse jamais deux fois par le même endroit ; il va sans savoir où, sans savoir pourquoi : le Juif-Errant le symbolise. Benoît Labre fut un des plus intéressants de ces vagabonds innocents ; cinq ou six fois, il entra à la Trappe, à la Chartreuse, mais au bout de quelques mois, de quelques semaines, il se sentait pris d’inquiétude, et il sortait, il marchait ; il vagabonda pendant trente ou quarante ans. Comme l’Église, on ne sait trop pourquoi, l’a canonisé, les documents abondent sur ce pauvre personnage et il n’est pas douteux qu’il fût atteint d’une sorte de maladie ambulatoire compliquée d’une quasi-idiotie congénitale. Les hasards de son éducation lui donnèrent des idées dévotes que la faiblesse de son intelligence rendit absurdes. Il ne fut jamais dangereux ; absolument incapable d’affection, il passa dans la vie indifférent à tout, mais vite révolté contre ceux qui tentaient de l’arrêter un instant.

On a vu Vacher expliquer ses actes par des motifs religieux, mais cette attitude semble n’avoir été chez lui qu’une affectation qui lui fut suggérée par une lecture de la vie de Jeanne d’Arc. La religion et la cruauté s’allient fort bien dans les natures inférieures ; si l’ont joint à ces deux termes l’idée sexuelle, on a le sadisme religieux. Pure théorie, car on ne voit pas comment une des scènes monacales de Justine pourrait être exécutée au nom de la religion ; les moines de ce livre-là sont des « philosophes » qui récitent du Diderot entre deux orgies. Il ne faut pas demander aux hommes d’être infâmes au-dessus de leurs forces. Tels qu’ils sont, Sade et Vacher peuvent êtres classés parmi les types représentatifs de l’animalité humaine.

C’est tout. J’ai voulu faire réfléchir ceux qui se piquent de sadisme et les engager à ne pas confondre sous un même mot les caprices de la sensualité et les ineptes, ordes et sanglantes extravagances de quelques bêtes féroces.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS d’après le texte de Rémy de Gourmont, « Sur le Sadisme », Épilogues. Réflexions sur la vie, vol. 1 : 1895-1898, Éd. Mercure de France, Paris, 1910, p. 312-318.



 RSS 2.0 | Mode texte | Plan du site | Notice légale | Contact
Psychanalyse Paris | Psychanalyste Paris | Annuaire Psychanalystes Paris | Annuaire Psychanalyste Paris | Blogs Psychanalyse Paris