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Femmes slaves

Théodora

Venus imperatrix (1906)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Théodora », Venus imperatrix, Éd. Richard Dorn, Paris, 1906. (Première publication : Leopold von Sacher-Masoch, Femmes slaves, I : « Théodora. La Serbie », Revue des Deux Mondes, LIX° année, troisième période, t. XCIII, Paris, 1889, pp. 928-942).


THÉODORA
(HISTOIRE ROUMAINE)

Par une maussade journée de novembre, aussi désagréable que la nouvelle qu’elle apportait, le baron Andor entra chez Théodora Wasili et lui annonça qu’il allait la marier. Théodora était une villageoise, et certainement la plus belle, la plus fière entre toutes ces créatures qui, aujourd’hui encore, trahissent leur origine roumaine. La première fois que le baron l’avait vue, elle dansait dans un cabaret ; il avait gagné son coeur en lui offrant une paire de colliers de gros corail rouge, mais faux ; il lui avait donné en outre un petit pot de fard acheté chez un juif marchand de bric-à-brac ; car toutes ces filles d’Eve aiment à se farder.

Plus tard, le baron lui fit de plus riches cadeaux. Elle adopta les allures d’une boyarine et prit bientôt les habitudes d’une petite dame distinguée et gâtée. Au moment où les paroles du baron vinrent la frapper comme l’éclair, elle était allongée sur un divan turc, chaussée de pantoufles brodées d’or, vêtue d’une kazabaïka de fourrure doublée de velours rouge et garnie de martre ; elle souleva sa tête à l’expression sévère, aux grands yeux sombres, chargée d’une opulente chevelure noire ; elle ressemblait presque à un démon.

Ses mains disparaissaient dans les manches très amples de sa kazabaïka ; ses pieds reposaient sur une peau d’ours. Elle regarda le baron sans lui répliquer un mot ; elle ne fit même pas un mouvement, tant elle fut saisie d’épouvante à l’idée d’abandonner les lieux qu’elle habitait pour redevenir paysanne.

Le baron reprit : « Bogulescu, que j’ai choisi pour toi, est l’homme le plus riche du village. Avec lui tu auras tout ce dont tu peux avoir besoin. J’espère que tu seras raisonnable, Théodora. »

Raisonnable, elle l’était en effet, plus que le baron eût pu l’imaginer. Aucune plainte, aucune menace ne lui vint aux lèvres ; muette et résignée, elle obéit, étant bien trop fière pour répondre. Le baron se pencha vers elle et la baisa au front ; elle eut alors un sourire, mais un sourire froid et méchant.

Dès que Andor eut quitté la chambre, elle se leva et s’approcha de la fenêtre ; son regard plongea longtemps dans le paysage d’automne ; tout à coup, elle se mit à pleurer à chaudes larmes et s’agenouilla devant l’image de la mère de Dieu, au-dessous de laquelle se consumait une petite lampe bleue.

*
* *

Bogulescu la prit pour femme parce qu’elle était un bon parti… Elle fut gratifiée d’une paire de magnifiques chevaux, de deux vaches, de cinquante brebis ; elle reçut également une dot en espèces, représentant la somme que le baron avait l’habitude de perdre au jeu en une seule nuit et constituant déjà une petite fortune pour le paysan roumain.

Le jour des noces, on les tourna en dérision l’un comme l’autre.

On disait de Théodora : « Madame pensait bien devenir baronne et la voilà obligée de mener, comme tout le monde, ses oies au champ. » Quant à Bogulescu, il entendit pis encore ; mais il était philosophe et ne prêta aucune attention aux cancans.

Après avoir flatté les chevaux et les vaches d’une petit tape sur le dos, rassasié son regard en dénombrant les brebis et approché de ses lèvres les pièces d’or, il emmena la femme, sans émotion aucune, comme une chose acquise.

Il ne fut pas question d’amour entre eux, encore moins d’estime ; cette union ne fut pas heureuse, dès les débuts, d’autant plus que le baron Andor ne tarda pas à ramener de la capitale une dame jeune et belle qu’il avait épousée ; Théodora faisait encore plus triste mine qu’auparavant et elle demeurait pensive, les mains posées sur les genoux.

Personne ne peut imaginer ce qu’elle endura. Elle n’était plus faite à la pénible existence, aux durs travaux et au régime grossier de la paysanne.

Elle renferma ses souffrances avec une muette résignation et une grande fierté, mais chaque jour sa pâleur s’accentuait et elle dépérissait à vue d’oeil. Pendant tout l’hiver, elle passa de longues heures assise au coin du feu, regardant fixement la flamme, livrée à de sombres pensées.

Durant quelques temps, Bogulescu ne dit rien, mais à l’apparition du printemps, à l’époque du labour et des semailles, voyant que Théodora restait toujours les bras croisés et les mains cachées dans sa peau de brebis, il commença à perdre patience et fit bientôt éclater sa colère contre sa femme. Quelques petits verres d’une forte eau-de-vie de grain l’avaient poussé à ce mouvement de révolte, autrement il ne se fût pas senti le courage de chercher querelle à la « baronne » ; c’est ainsi qu’on désignait Théodora dans tout le village.

Il entra en coup de vent et s’écria aussitôt : « Auras-tu donc bientôt fini de dormir ? Vas-tu oui ou non travailler, espèce de fainéante, ou bien je t’y contraindrais comme une bête de somme ? »

« Je crois que tu es ivre », répliqua Théodora sans se départir de son calme. L’homme fonça sur elle et voulut la frapper, mais il s’était trompé d’adresse. D’un bond elle se leva, les yeux enflammés, la poitrine haletante et le poing tendu. En cet instant, elle ressemblait à une magnifique bête fauve et elle eût fait peur à tout autre plus courageux que Bogulescu. Il battit donc en retraite, murmura quelques paroles incompréhensibles et quitta la pièce, s’avouant vaincu.

Depuis cette scène, il n’essaya plus de prendre Théodora à parti, mais il nourrissait en secret l’espoir que la mort viendrait bientôt l’en délivrer, car ses joues se creusaient et on la disait poitrinaire.

*
* *

Mais les événements trompèrent l’attente des habitants du village. Un jour d’automne on ramena de la forêt Bogulescu étendu sans vie dans sa voiture. Il avait été tué par la chute d’un sapin gigantesque qu’il devait abattre pour le compte du baron.

Chez Théodora s’opéra dès lors une transformation soudaine et complète. Ses rêveries et sa mauvaise humeur disparurent ; la femme inutile, la fainéante, la « baronne », devint tout d’un coup active, laborieuse, sensée et circonspecte.

Elle prit la direction de la maison ; toujours la première au champ, elle en revenait la dernière et abattait de l’ouvrage comme trois. Les gens du village la regardaient avec étonnement. Ils avaient bien cru que c’était la ruine pour Théodora et, au contraire, la prospérité renaissait pour elle : ses champs lui donnèrent un meilleur rapport, le bétail engraissa à vue d’oeil, la ferme eut un aspect souriant et coquet.

Mais c’est dans la personne de Théodora que le changement fut surtout remarquable : elle se rétablit rapidement et grossit bientôt ; ses joues rivalisèrent de coloris et de fraîcheur avec celles des plus jeunes paysannes ; l’éclat de ses yeux devint plus vif que jamais.

Peu de temps après la mort de Bogulescu, la jeune veuve passait pour la femme la plus belle et la plus laborieuse du pays ; les prétendants se présentèrent en foule. Elle leur fit à tous un gracieux accueil, mais leur déclara qu’elle ne voulait point aliéner sa liberté et qu’elle ne se remarierait à aucun prix. On finit par lui laisser la paix. Les jeunes gens lui envoyaient des oeillades amoureuses et soupiraient en la voyant passer tous les dimanches pour se rendre à l’église, vêtue de sa peau de brebis aux tons variés, le cou chargé de colliers de corail et de médailles d’or, et chaussée de bottes rouges ; ils redoutaient en même temps le « beau satan » ; tel était le nouveau surnom qu’on lui avait donné.

Elle s’entendait à merveille à diriger ses gens et ses biens. Malheur à celui qui eût refusé d’obéir ou qui eût marché de travers ! Sur ce chapitre elle ne plaisantait pas et sa ferme était regardée comme une maison de correction. Si une servante ou un jeune valet ne voulait rien faire de bon et qu’on eût épuisé à son égard tous les moyens imaginables, il n’y avait qu’à placer la mauvaise graine chez Théodora Bogulescu qui se chargeait de dompter à bref délai le récalcitrant.

À cette époque le baron faisait de rares séjours dans ses propriétés. Les jeunes époux passaient l’hiver soit à Vienne, soit à Paris, et l’été sur une plage à la mode. Lorsqu’ils étaient chez eux, ils sortaient rarement de leur manoir, entouré d’un grand parc ; de ce fait, le baron et Théodora ne s’étaient pas revus depuis des années.

On raconta tout d’un coup que le grand train mené à l’étranger par le baron lui avait fait perdre une forte partie de ses revenus et qu’il avait décidé de passer quelques années dans ses terres pour essayer de réparer les brèches faites à sa fortune.

Il paraît que Théodora apprit la nouvelle sans émotion aucune. Un jour, elle rencontra le baron sur la route, devint pourpre et sentit son coeur battre violemment. Elle se rendait à cheval à la ville, où c’était précisément le jour du marché annuel ; elle était assise sur la selle comme un homme, le fouet en main ; le baron marcha à sa rencontre, monté sur un de ses chevaux anglais. Il la fixa, mais ne la reconnut que lorsqu’il l’eût dépassée.
- Théodora ! lui cria-t-il.

Elle arrêta son cheval et se retourna sur sa selle.
- Que me voulez-vous ?
- Je veux te demander de tes nouvelles.
- Cela doit bien peu vous tourmenter !
- Tu as l’air de te porter à merveille.
- Dieu merci, je vais très bien.

Elle avait dit tout cela du haut de sa grandeur et d’un air glacial. Puis, sans attendre une nouvelle question du baron, elle toucha son cheval du fouet et partit au galop.

Au printemps suivant, la Révolution se déchaîna… À maintes reprises, les paysans roumains s’étaient soulevés contre leurs seigneurs, mais chaque fois ils avaient été vaincus par la force des armes. Ils profitèrent donc du mouvement général qui s’était manifesté dans l’Europe entière pour faire une nouvelle tentative et secouer définitivement le joug abhorré.

Des excès sanglants suivirent ce soulèvement national, puis ce fut la révolte ouverte. Les hommes en état de porter les armes se rendirent dans la montagne ; là, sous le commandement d’anciens brigands, ils formèrent de nombreuses bandes insurrectionnelles et la guerre ne tarda pas à faire rage dans toutes les vallées ; les châteaux furent pris, les seigneurs, les employés et les domestiques attachés à leur personne furent maltraités ou assassinés ; on s’emparait de tout ce qui pouvait être emporté et on mettait le feu aux immeubles pillés.

Après avoir fait partir sa femme, le baron Andor était lui-même prêt à quitter ses biens lorsque les pillards arrivèrent chez lui. Il tenta de se sauver par le parc, mais ce fut en vain ; il fut découvert et traîné au château. Pendant que leurs hommes se livraient au pillage, les chefs tenaient conseil pour savoir si le baron serait cloué à la porte de la grange ou si on se contenterait de lui administrer une volée de coups.

Théodora se présenta alors à l’assemblée.
- Que voulez-vous, dit-elle, à ce seigneur ?
- Nous voulons exercer sur lui notre vengeance.
- Dans ce cas, livrez-le moi ; il n’est personne à qui il ait fait plus de mal qu’à moi-même et je me charge de le châtier comme il le mérite.

Les habitants du village, qui avaient également pris les armes et s’étaient réunis aux insurgés, appuyèrent, au milieu des rires, la proposition de Théodora.
- Oui, oui, abandonnez-le lui ! criaient-ils. Il en endurera bien davantage que si nous lui donnions la mort.
- Dans ce cas, prends-le, il t’appartient. Théodora délia rapidement une corde passée autour de sa bunda [1] et attacha le baron, les mains au dos.
- Et maintenant, dit-elle, nous allons célébrer les noces !

Après quelques coups de poing dans le dos, elle le fit avancer devant elle en le frappant d’une verge qu’elle avait arrachée à la haie.

Andor marchait tête basse, muet et désespéré. Il voyait bien qu’il était perdu, que ni les supplications, ni les menaces n’auraient raison de cette femme. D’ailleurs, de quoi pouvait-il la menacer ? N’était-elle pas, pour l’instant, maîtresse de la rébellion en ce pays ? En outre, par quels moyens pouvait-il exciter sa pitié ?

Il s’arrêta devant la porte de la maison de Théodora et lui dit : « Si tu veux ma mort, achève-moi de suite. »

« Mais, est-ce que toi-même tu m’as tuée d’un seul coup ? » répondit-elle d’un air moqueur. « Non, tu as voulu me faire mourir à petit feu, et si je suis encore en vie aujourd’hui, ce n’est pas par ta faute ; nous aussi nous prendrons notre temps, et tu endureras toutes les tortures que tu m’as fait subir, homme sans coeur ! »

Elle le poussa dans le poulailler et tira le verrou. Andor resta là sur la paille jusqu’au départ des insurgés. Alors Théodora ouvrit la porte et lui ordonna de sortir. Le garçon de ferme amena un boeuf, et elle sortit une charrue à laquelle Andor fut attelé.

Il ne fit aucune résistance, comprenant bien qu’il ne pouvait qu’aggraver sa triste situation.

Il s’agissait seulement de gagner du temps ; peut-être un hasard, l’arrivée des troupes, assurerait son salut.

Le boeuf fut ensuite attelé avec le baron ; Théodora prit les guides et le fouet, et la charrue fut traînée ; le valet suivait.

Arrivés au champ, Théodora ordonna à son domestique de pousser la charrue ; elle-même conduisait cet attelage bizarre. Bientôt les curieux, femmes et enfants surtout, furent rassemblés en foule ; ils se délectaient de ce spectacle étrange et accablaient de leurs injures et de leurs sarcasmes l’infortuné seigneur.

Au bout de trois jours de labour, Andor était épuisé. Le quatrième, il s’arrêta tout d’un coup au milieu du champ : « je n’en puis plus, murmura-t-il ; avec la meilleure volonté du monde, je ne puis plus avancer. »

Théodora le pressa vigoureusement ; il continua encore pendant quelques instants et finit par s’affaisser.

Mais l’implacable veuve ne céda pas et il dut se relever et achever sa journée.

Le lendemain, au moment où Théodora allait l’atteler, il tomba à genoux et demanda grâce.

« As-tu eu pitié de moi, répondit-elle ? » Et loin d’écouter ses supplications, elle l’attela tout seul à la charrue.

Tout haletant, Andor avait à peine terminé le troisième sillon, lorsqu’il s’abattit. Théodora le releva avec violence, mais il retomba encore.
- Par pitié, Théodora ! dit-il en gémissant, et un flot de sang s’échappa de sa bouche.

Satisfaite, elle le regardait avec calme, les poings campés sur les hanches.

Le malheureux s’était enfoncé dans la glèbe noirâtre qu’il teintait de son sang.
- Je meurs ! murmura-t-il.
- Oui, et tu vas crever en plein vent, tel un animal ; ensuite Dieu te pardonnera peut-être.
- Pourquoi me portes-tu tant de haine ?
- Parce que je t’ai trop aimé.

Andor poussa un profond soupir : il venait de prononcer ses dernières paroles.

Lorsqu’il eût cessé de vivre, Théodora jeta sur lui un dernier regard ; à pas lents elle revint chez elle, chargea le fusil de son défunt mari, et quitta le village pour rejoindre les insurgés.

La lutte terminée, un des révolutionnaires, revenu à sa charrue et à ses champs, raconta que Théodora, frappée d’un boulet, avait trouvé la mort dans une rencontre avec les troupes régulières.

Il faut croire que le fait reste exact, car depuis on n’entendit plus jamais parler d’elle.

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après la nouvelle de Leopold von Sacher-Masoch, « Théodora », Venus imperatrix, Éd. Richard Dorn, Paris, 1906. (Première publication : Leopold von Sacher-Masoch, Femmes slaves, I : « Théodora. La Serbie », Revue des Deux Mondes, LIX° année, troisième période, t. XCIII, Paris, 1889, pp. 928-942).

Notes

[1Manteau du paysan roumain : court, sans manches, fourré.



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