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Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

Triomphe de l’amour et épilogue moral

Lettre deuxième (huitième partie — épilogue)



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Toutes les versions de cet article :

John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.


Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini ; car, outre qu’elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et qu’elle préservait soigneusement de la misère et des maladies où la vie publique mène pour l’ordinaire.

À la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à Marylebone [1], que je meublai modestement, mais avec propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que j’avais épargnées.

Là, je vécus sous le nom d’une jeune femme dont le mari était en mer. Je m’étais d’ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou d’épargner selon que mes idées en disposeraient, manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme Cole.

À peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d’une toux violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d’un certain âge, très bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant le visage aussi noir qu’un nègre. Suivant les observations que j’avais faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec, emphase du service que je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle il m’apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.

Quoiqu’il semblait n’avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins plus de soixante, ce qui venait d’une couleur fraîche et d’une excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père, qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins delà paroisse, d’où il s’était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il connaissait parfaitement les détours.

Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici qu’autant qu’il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour obvier à la surprise que cette aventure vous causera.

Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l’enjouement et toute la complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur du vrai plaisir et m’aimait avec dignité ; ce qui faisait oublier toutes ces idées dégoûtantes que la vue d’un vieux galant fait naître ordinairement.

Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques d’amour et de respect qu’il pouvait prétendre ; ce qui me l’attacha de telle sorte que, mourant peu de temps après d’un froid qu’il gagna en courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et exécutrice de ses dernières volontés.

Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon cœur.

Je n’avais pas encore dix-neuf ans, j’étais belle, j’étais riche. De tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire quiconque les possède ; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je voyais mon bonheur sans pouvoir, y goûter. Tandis que je vivais chez Mme Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes regrets et banni de mon cœur le souvenir de ma première passion. Mais dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme ; son image adorable me suivit partout, et je sentis que s’il n’était témoin de ma félicité, s’il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être heureuse. J’avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père était mort et que ce précieux objet de ma tendre affection devait revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère amie, vous qui connaissez ce que c’est que le véritable amour, avec quel excès de joie, je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience j’attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme je l’étais, il n’était pas possible que je demeurasse tranquille ; aussi, pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis, qui avait fait courir le bruit qu’on m’avait envoyée aux colonies. Je partis, accompagnée d’une femme convenable et discrète, avec tout l’attirail d’une dame de distinction. Un orage affreux m’ayant surprise à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m’arrêter dans l’hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J’étais à peine descendue de carrosse qu’un cavalier, contraint comme moi de chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu’à la peau. En mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de quoi changer, pendant qu’on ferait sécher ses habits. Mais, ô ! destin trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l’envisageai ! Une large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs années d’absence ne m’empêchèrent pas de le reconnaître. Eh ! comment aurais-je pu m’y méprendre ? Est-il rien qui puisse échapper aux regards pénétrants de l’amour ? L’émotion où j’étais me faisant oublier toute retenue, je m’élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les miens au cou, et l’excès de la joie m’ôtant la liberté de la parole, je m’évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que : « Mon âme… ma vie… mon Charles… » Quand je fus revenue à moi-même, je me trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces expressions sortirent de sa divine bouche : « Est-ce bien vous, mon aimable, ma chère Fanny ? après un si long espace de temps !… après une si longue absence ! M’est-il permis de vous revoir encore ?… N’est-ce point une illusion ?… » Et dans la vivacité de ses transports, il me dévorait de caresses et m’empêchait de lui répondre par les baisers qu’il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état si ravissant, que j’étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que ce ne fût un songe. Cependant, je l’embrassais avec une fureur extrême, je le serrais de toutes mes forces, comme pour l’empêcher de m’échapper de nouveau. « Où avez-vous été ? m’écriai-je… Comment… comment pûtes-vous m’abandonner ? Êtes-vous toujours mon amant ?… M’aimez-vous toujours ?… Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j’ai souffertes en faveur de votre retour. » Le désordre de nos questions et de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient d’autant plus éloquents qu’ils parlaient du cœur et que le seul sentiment nous les dictait.

Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos âmes étaient absorbées dans la joie, l’hôtesse apporta des hardes à Charles ; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l’aider de mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours vivace de son corps.

Après avoir calmé nos transports, mon amant m’apprit qu’il avait fait naufrage sur les côtes d’Irlande et que ce qui causait son désespoir c’était l’impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais me faire aucun bien. L’aveu naïf de son infortune m’attendrit et m’arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m’empêcher de m’applaudir secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.

Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j’avais projeté dans la province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à Londres.

Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment calmé, je me sentis la tête assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de vie où j’avais été engagée après notre séparation. Si tendrement peiné qu’il en fût comme moi-même, il n’en était que peu surpris, eu égard aux circonstances dans lesquelles il m’avait laissée.

Je lui fis ensuite connaître l’état de ma fortune, avec cette sincérité qui, dans mes rapports avec lui, m’était si naturelle et en le priant de l’accepter aux conditions qu’il fixerait lui-même. Je vous semblerais peut-être trop partiale envers ma passion si j’essayais de vous vanter sa délicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu’il refusa catégoriquement la donation sans réserve, sans conditions que je lui offrais avec instance ; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut pour cela rien de moins que l’absolue autorité dont l’amour l’investissait sur moi. Je cessai donc d’insister sur la remontrance que je lui avais très sérieusement faite : à savoir qu’il se dégraderait et encourrait le reproche, si injuste fût-il, d’avoir, pour un intérêt d’argent, sali son honneur dans l’infamie et la prostitution, en faisant sa femme légitime d’une créature qui devait se trouver trop honorée d’être simplement sa maîtresse.

L’amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entièrement gagné par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la sincérité dans mon cœur toujours ouvert pour lui, m’obligea à recevoir sa main. J’avais, de la sorte, parmi tant d’autres, bonheurs, celui d’assurer une filiation légitime à ces beaux enfants que vous avez vus, fruits de la plus heureuse des unions.

C’est ainsi qu’enfin j’étais arrivée au port. Là, dans le sein de la vertu, je savourais les seules incorruptibles délices ; regardant derrière moi la carrière du vice que j’avais parcourue, je comparais ses infâmes plaisirs avec les joies infiniment supérieures de l’innocence ; et je ne pouvais me retenir d’un sentiment de pitié, même au point de vue du goût, pour ces esclaves d’une sensualité grossière, insensibles aux charmes si délicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais qui n’en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La tempérance élève les hommes au-dessus des passions, l’intempérance les y asservit ; l’une produit santé, vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la vie ; l’autre n’enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de soi-même, tous les maux qui peuvent affliger l’humaine nature.

Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte la vérité, après des expériences comparées ; vous le trouvez sans doute en désaccord avec mon caractère ; peut-être aussi le considérez-vous comme une misérable finasserie destinée à masquer la dévotion au vice sous un lambeau de voile impunément arraché de l’autel de la Vertu ; je ressemblerais alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait complètement déguisée, parce qu’elle aurait, sans plus changer de costume, simplement transformé ses souliers en pantoufles ou à un écrivain qui prétendrait excuser un libelle du crime de lèse-majesté, parce qu’il y aurait inséré, en terminant, une prière pour le roi. Mais, outre que vous avez, je m’en flatte, une meilleure opinion de mon bon sens et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer qu’une telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour moi-même ; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer que sur la plus fausse des craintes, à savoir que les plaisirs de la vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien ! qu’on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossières, combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non seulement ne dédaigne pas d’assaisonner le plaisir des sens, mais elle l’assaisonne délicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois semés de roses, mais toujours aussi infestés d’épines et de vers rongeurs ; ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses ne se fanent jamais.

Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit de brûler de l’encens pour la vertu. Si j’ai peint le vice sous ses couleurs les plus gaies, si je l’ai enguirlandé de fleurs, ce n’a été que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel à la vertu.

Vous connaissez Mr. C… O…, vous connaissez sa fortune, son mérite, son bon sens : pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du moins, avait tort lorsque, préoccupé de l’éducation morale de son fils et voulant le former à la vertu, lui inspirer un mépris durable et raisonné du vice, il consentait à se faire son maître de cérémonies et à le conduire par la main dans les maisons les plus mal famées de la ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de débauche si propres à révolter le bon goût ? L’expérience, direz-vous, est dangereuse. Oui, sur un fou ; mais les fous sont-ils dignes de tant d’attention ?

Je vous verrai bientôt ; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi pour toujours,

Madame,

Votre, etc., etc.
XXX.

FIN

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après l’ouvrage de John Cleland, Mémoires de Fanny Hill, Femme de plaisir, L’Œuvre de John Cleland (Avec des documents sur la vie à Londres au XVIIIe siècle, et notamment la Vie galante d’après les SÉRAILS DE LONDRES), Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire, Ouvrage orné de six compositions d’après la suite gravée par William Hogarth : La destinée d’une Courtisane, Bibliothèque des Curieux, Collection « Les Maîtres de l’amour », Paris, 1914.

Notes

[1Banlieue ouest de Londres.



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