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Les Batteuses d’hommes

Un concours ecclésiastique

La Hyène de la Poussta (Chapitre VI)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE VI
UN CONCOURS ECCLÉSIASTIQUE

Dominant tout le monde à l’instar d’une reine, Sarolta, la belle écuyère, jadis Anna Klauer, résidait dès lors dans l’antique château des Parkany, comme maîtresse du prince.

Elle y menait un train de maison d’un luxe fabuleux et s’amusait à maltraiter avec la dernière cruauté l’homme qui l’adorait, de même que tout son entourage.

Le prince paraissait, en effet, aux yeux du monde, accomplir seulement, en amant indulgent, toutes les fantaisies de Sarolta, mais, en vérité, il était follement épris d’elle et l’aimait avec une frénésie irraisonnée : un regard d’elle, un geste de sa main, un sourire de ses lèvres l’engageaient à supporter tous les sacrifices, toutes les tortures qu’il plaisait à cette femme de lui infliger. Comme jadis au cirque, chacun au château, comme dans tous les villages appartenant au prince, tremblait devant elle.

Elle donnait tous les ordres et infligeait elle-même, la plupart du temps, tous les châtiments avec l’aide d’une odieuse vieille du nom de Halka et de deux florissantes, fortes et belles jeunes filles, nommées l’une léla, l’autre Ersabeth, qu’elle avait choisies dans le voisinage et prises à son service.

Si quelque serviteur ou paysan avait manqué à l’égard de ce tyran femelle, il recevait l’ordre de se rendre incontinent dans la chambre coucher de Sarolta qu’il trouvait alors d’habitude étendue sur un canapé ; elle lui rappelait sa faute et lui annonçait le châtiment qu’il avait encouru. Au moment même où il apprenait sa sentence, il se sentait empoigné de dos par les deux jeunes filles qui, jusque-là, étaient demeurées cachées derrière une portière. Ces dernières, avant même qu’il eût le temps de se rendre compte de ce qui allait se passer, l’avaient solidement ligoté.

Tout en lançant à l’infortunée victime les plaisanteries les plus cruelles, les deux belles aides-bourreaux de Sarolta ouvraient une trappe qui conduisait au rez-de-chaussée et entraînaient le malheureux par un escalier tournant jusqu’à une espèce de cachot situé au bas de cet escalier, suivies de la cruelle tyran. Là, le condamné était attaché à un poteau, puis Sarolta, aidée d’Iéla et d’Ersabeth, le frappait jusqu’au sang avec une paire de longs kantschus, éprouvant à cette besogne une sorte de plaisir diabolique. Puis on l’abandonnait là toute la journée, tirant sur ses membres endoloris et mourant de faim. Voir souffrir des hommes était devenu pour l’ancienne écuyère une sorte de jouissance voluptueuse.

Or, les amis et voisins du prince qui venaient en visite au château Parkany et participaient aux brillants banquets, aux chasses et aux parties de traîneau organisées par Sarolta, formaient une espèce de cour à cette femme impérieuse et pétulante, bien qu’ils eussent eu, plus d’une fois, souffrir de ses caprices souverains et de ses fantaisies cruelles.

Un jour, elle fit tomber du plafond une véritable averse sur toute la société ; une autre fois, elle fit asseoir ses convives sur des orties. Elle ne les traitait tous, à l’exception de deux, guère mieux que sa domesticité.

L’un de ces favoris était un jeune et beau gentilhomme dont les propriétés étaient mitoyennes de celles du prince ; il se nommait Emerich von Bethlémy. Dès l’échange du premier coup d’oeil, cet homme avait éveillé dans le sein de marbre de cette femme sans coeur des sensations étranges, et, plus d’une fois, il arriva à cette dernière de se trahir vis-à-vis de lui, soit par manque de contrôle sur elle-même, soit par écart de langage, ce qui parut une énigme à tout le monde ; mais Bethlémy, qui estimait le prince autant que sa maîtresse le haïssait, reçut les avances de l’impérieuse femme avec une froideur qui rendit tout rapport entre eux impossible, et ne fit qu’attiser la flamme de la passion sensuelle que le gentilhomme avait inspirée Sarolta.

Le second qui la frappa et qu’elle remarqua aussi, fut le curé de Parkany, le père Pistian.

Ce dernier, jeune prêtre, d’extérieur engageant, que le célibat surexcitait, avait conçu pour Sarolta une passion infernale qu’il cherchait à développer encore en coquetant avec elle, à telle enseigne que, finalement, elle escompta en partie son concours pour la réussite de son plan insidieux.

Par une soirée étouffante d’été, le père Pistian vint au château et se fit conduire dans la chambre à coucher de Sarolta par la vieille Halka, femme de confiance de cette dernière qui, parmi les gens du peuple, était connue sous le nom de « vieille sorcière de Parkany ». Le prince étant allé à Pesth, Sarolta attendait la visite du bien-aimé ecclésiastique et s’y était préparée.

Comme il entra, elle était assise dans un fauteuil, vêtue d’un négligé de dentelle de Bruxelles à jour, et lisait un livre. D’un coup d’oeil, elle congédia la vieille. Le père Pistian prit alors place côté de Sarolta et saisit sa main qu’il pressa contre ses lèvres enfiévrées de passion.

« Vous avez bien fait de venir, fit la rouée coquette, je me sens aujourd’hui si malheureuse, si triste, qu’il vous faut me consoler.
- Comment le pourrais-je, ayant moi-même si grand besoin de l’être, répondit le curé.
- Vous ?
- Vous savez, Sarolta, combien je vous adore !
- Vous plaisantez sûrement. Comment pourriez-vous aimer la maîtresse que tout le monde abhorre ?
- Oh ! si vous saviez combien je souffre, soupira Pistian, vous ne seriez pas si cruelle !
- Vous êtes alors bien malheureux, dit Sarolta, et moi aussi je le suis. Examinons donc ensemble, s’il n’y a pas moyen de nous aider l’un l’autre. Je ne nie pas que je pourrais vous aimer, mais je ne me risquerais jamais comme maîtresse du prince à vous prêter l’oreille. Si c’était découvert, il ne me resterait plus qu’à mendier. Vous possédez une grande influence sur l’esprit du prince ; décidez-le faire de moi sa femme et je vous appartiens !… »

Pistian, transporté, se jeta aux pieds de la belle femme qu’il adorait, jura de la servir en tout, et ajouta qu’en instrument docile il ferait tout ce qu’elle exigerait de lui.

Le prince, qui, comme tous ces aristocrates, manquait souvent volontiers aux préceptes de la morale, était extérieurement un pieux pratiquant et fréquentait régulièrement l’église, n’oubliant jamais d’aller chaque mois à confesse. Le père Pistian avait jusqu’ici eu la prudence de ne lui rappeler que d’une façon détournée et presque vague l’obéissance que tout fidèle doit aux commandements de l’Église ; mais, comme le mois suivant, le prince, d’un air humble et contrit, s’était agenouillé au banc de pénitence, le curé commença par lui adresser de graves remontrances sur son immoralité, le sermonna vivement quant à sa liaison irrégulière avec Sarolta et, finalement, exigea qu’il la quitte sous peine d’encourir tous les châtiments temporels et éternels.

Le prince versa des larmes et témoigna du plus profond repentir, mais protesta que cela lui coûterait la vie s’il lui fallait se séparer de la femme qui était son idole.

Finalement, le rusé confesseur émit l’avis qu’il avait à dessein si finement réservé. Il donna au prince le conseil d’épouser Sarolta. Le pauvre pécheur reprit haleine et loua ce conseil, disant que sans plus tarder il allait s’y conformer.

Rentré au château, il manda Sarolta. « Elle est allée se confesser », répondit la vieille. Une heure plus tard, la belle femme, vêtue d’une toilette sombre, les yeux rougis de larmes, revint elle-même et, s’agenouillant sur son prie-Dieu, se donna l’air d’être profondément absorbée en prières. Survint le prince qui s’arrêta sur le seuil de la pièce, le courage lui manquant d’interrompre Sarolta. Elle avait perçu ses pas, mais fit semblant de ne pas l’avoir remarqué. Enfin, elle se leva, soupira longuement, puis épongea ses larmes. Se tournant vers le prince, elle parut effrayée à sa vue, s’appuya un instant sur le dossier d’un siège, puis, paraissant avoir mis de côté tout orgueil, se jeta à genoux devant lui.

« Ii nous faut nous séparer, s’écria-t-elle, feignant d’être secouée par de violents sanglots. Je t’en conjure, ne me rends pas cette séparation plus dure qu’elle ne me l’est déjà. Aie pitié de moi, laisse-moi m’en aller.
- Non pas ! non pas !… murmura le gentilhomme, relevant la belle femme bien-aimée dont il posa doucement la tête contre sa propre poitrine, nous ne nous séparons pas, Sarolta. J’ai déjà depuis longtemps éprouvé le même remords qui semble aujourd’hui te torturer, et suis maintenant résolu à mettre un terme à une situation qui n’est digne ni de l’un ni de l’autre de nous deux. Je veux faire consacrer notre union par l’Église.
- Merci, mille foi merci !… s’écria Sarolta, comment ai-je pu mériter ce sacrifice ?
- Parce que tu te montres envers moi une bonne et fidèle femme, fit le prince.
- Oui, et je le serai jusqu’à la fin de mes jours, murmura Sarolta. Oui, je serait ta servante, et t’obéirai en esclave… »

Avec la hâte d’un fiancé amoureux qui ne peut plus attendre, le prince se garda bien d’annoncer à sa mère et à ses tantes son mariage avec la bien-aimée, pour la Toussaint. Il en surveilla personnellement tous les préparatifs.

Sur le désir exprès de Sarolta — dont chaque désir était un ordre pour le prince —, la cérémonie eut lieu secrètement dans la chapelle du château. Le prince lui-même conduisit Sarolta à l’autel. Au lieu d’une couronne d’oranger, l’ancienne écuyère portait un diadème étincelant de brillants ; au lieu de la robe blanche de l’innocence, elle avait revêtu une robe de velours rouge garnie d’hermine avec un voile et une traîne de moire antique blanche relevée de dentelle de Bruxelles. Les témoins étaient Emerich von Bethlémy et un certain vieux comte Czapari. Après une vibrante allocution sur le mariage, le père Pistian consacra les époux.

Comme Sarolta quittait la chapelle au bras de son époux, le prince Parkany, un sourire étrange courut sur les lèvres sensuelles de la nouvelle princesse. Elle était enfin arrivée au but !…

Le lendemain de la cérémonie, le prince dut se rendre à Pesth y faire une emplette pour sa femme. Vers le soir, le père Pistian se fit annoncer. Comme il entra, Sarolta, vêtue d’un vaporeux négligé, sur lequel elle avait passé une jaquette de velours bleu garnie d’hermine, reposait sur un épais canapé. Elle salua le prêtre en riant.

« Vous êtes bien pressé, fit-elle, de venir prendre votre récompense.
- Pourrais-je vous adorer autrement ? répondit Pistian.
- Mais savez-vous ce que c’est que d’être mon esclave ? reprit la cruelle belle d’un ton railleur ; qui se met en danger, y succombe.
- Alors, laissez-moi succomber », s’écria Pistian hors de lui. Puis il se précipita à terre devant elle, tandis que souriante elle l’entourait de ses beaux bras !

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre VII)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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