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Choses vécues XII

Une Actrice slave

Confessions érotiques (1888-1889)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « Une Actrice slave », Choses vécues (XII), Revue bleue, t. XLIII, Paris, janvier-juillet 1889, pp. 504-505.


XII.
UNE ACTRICE SLAVE.

De nos jours, le Théâtre-National de Prague est un superbe édifice monumental, où une excellente compagnie dramatique cultive l’opéra, la comédie et la tragédie, et dont le répertoire comprend non seulement les productions artistiques d’auteurs et de compositeurs tchèques et slaves, mais aussi toutes les oeuvres distinguées de l’Europe.

De mon temps, la comédie tchèque se bornait aux après-midi des dimanches, dans un théâtre allemand, où donnait des représentations une société composée d’acteurs tchèques et de quelques dilettanti de talent et de bonne volonté.

Parmi cette société, il y avait peu d’artistes accomplis ; en revanche, il y avait de nombreux talents qui ne demandaient qu’à se perfectionner. Il y avait surtout, au delà de la rampe, un public qui apportait avec lui une naïveté remplie de bienveillance, et qui venait, disposé à prendre au spectacle un intérêt qu’on ne retrouve plus, depuis longtemps, chez les nations plus âgées de l’Europe. Il y avait un chaleureux courant de sympathie entre la salle et la scène, un courant tel que je n’en ai vu de pareils que dans les théâtres des paysans de Galicie. Cela donnait à ces représentations un élan, un entrain qui enthousiasmait les acteurs et faisait oublier les défauts de ceux qui en avaient.

Les acteurs les plus remarquables dans les premiers rôles étaient Kolar et Chauer. Kaschka était un comique supérieur, mais l’étoile du théâtre tchèque était alors Mme Kolar.

Elle était constamment irréprochable, et, cependant, son jeu était, avant tout, original et caractéristique, autant dans les pièces allemandes et françaises que dans les drames de Shakespeare.

Sa « lady Milford », dans Cabale et Amour, de Schiller, était une vraie femme de race, presque trop grande, trop géniale pour le petit cadre d’une cour allemande. Sa femme de chambre, dans Dona Diana, de Moreto (Desden con el desden), était une charmante petite diablesse. Quand, dans son rôle de Régane du Roi Lear, elle faisait mettre au chevalet le malheureux Kent, et qu’elle posait ensuite le pied sur cet instrument de torture, en regardant sa victime avec un sourire dédaigneux, un frisson parcourait les rangs des spectateurs.

Cependant, dans toutes ces pièces, elle n’était pas dans son véritable élément. Elle ne se révélait, avec tout son talent et toute sa puissance, que dans les pièces tchèques, surtout dans les drames de son mari, qu’elle aimait tendrement, et qui montrait alors, comme auteur dramatique, une fécondité extraordinaire.

Sur la scène, Mme Kolar était la vraie femme slave, cette femme aux nerfs d’acier, qui tue l’homme qu’elle hait et fait de son amant son esclave ; cette femme qui règne toujours, qu’elle s’habille comme Matrena Kotchoubei, de peaux d’agneau, qu’elle porte l’hermine de la tsarine Vassilissa Mlentjewna, ou la fourrure brodée d’or de la sultane, comme Anastasia Lissoski.

La beauté et l’harmonie de ses formes semblaient indiquer que la nature l’avait créée tout exprès pour représenter les Omphales et les Sémiramis du monde slave, ces descendantes de la Wlasta tchèque et de la Jadwiga polonaise, dont les coeurs étaient cuirassés aussi solidement que leurs corps.

Elle était de taille moyenne, et réunissait la gracilité de la panthère aux formes arrondies et voluptueuses d’une belle favorite du harem. Elle était loin de faire ce qu’on appelle vulgairement de la « pose » ; mais, dans la grâce sauvage, dans la plastique âpre de ses mouvements, elle ressemblait à une belle statue animée. Le langage muet de ses épaules et de ses hanches était plein d’éloquence. Quand elle renversait la tête en arrière et trépignait d’impatience, la terre semblait trembler comme sous le pied d’une déesse de l’Olympe menaçant le globe terrestre. Sa démarche était une musique.

La figure, très expressive, n’était pas belle, mais pleine de charme ; et les yeux, légèrement fendus, lui donnaient quelque chose de singulièrement piquant, un trait mongole de volupté cruelle. Elle avait un « humour » diabolique, et une façon de rire brutal qui résonnait comme le claquement d’un fouet à esclaves. Quand elle jouait l’amour, l’abandon à son amant, elle ne causait pas moins de frissons de terreur que dans la manifestation de sa haine ou de sa volonté despotique de commander. Il y avait toujours en elle une tigresse amoureuse, qui semblait vouloir déchirer, étrangler l’homme qu’elle embrassait, qu’elle étouffait de baisers.

Elle était superbe dans les pièces du temps des Hussites, qu’on jouait alors souvent, surtout dans une tragédie de Kolar, où elle tenait le rôle de la fille de Ziska. Je n’oublierai jamais l’impression que me fit son jeu le soir de la première représentation de cette tragédie.

La jeune et belle amazone a fait un prisonnier, un jeune moine qu’elle traîne sur la scène aux acclamations frénétiques des Hussites. Elle le jette à ses pieds avec un sourire plein de mépris. Le voilà maintenant accablé, tremblant et implorant, tandis qu’elle le raille et lui énumère avec une jouissance démoniaque tous les tourments auxquels elle le destine.

Ce moine est une figure très originale. Il est à la fois l’amant et l’intrigant de la pièce. Il feint d’être converti, se fait Hussite, se bat sous le drapeau que décore le calice, et gagne, à force d’hypocrisie, la confiance de Ziska et l’amour de la fille de ce grand général, uniquement pour mieux dissimuler son vrai caractère, celui du fanatique catholique et de l’espion. Enfin le traître est démasqué, et l’amante dévouée devient alors son juge sévère et son bourreau cruel.

En ce temps-là, le théâtre tchèque était pauvre, et la grande artiste ne pouvait pas dépenser beaucoup pour sa toilette.

De même que la célèbre Schrödter qui, jadis, ne possédait que deux robes, une blanche et une de velours noir, qu’elle transformait suivant l’exigence de ses rôles, et dont elle tirait les costumes les plus variés, le principal et presque l’unique costume de Mme Kolar, celui qu’on voyait briller dans tous ses rôles sous différents aspects, était une jaquette ajustée, de velours pourpre et garnie d’hermine.

Cette jaquette s’harmonisait si parfaitement avec tous ses rôles, avec le caractère des femmes impérieuses qu’elle représentait, avec la nature vraiment sarmate, composée de mollesse caressante et d’énergie cruelle, de l’intéressante actrice, qu’on regrettait presque quand elle jouait, par hasard, sans sa fameuse jaquette, et que ses hanches plantureuses étaient privées de cet ornement royal.

À cette même époque, j’avais aussi la passion du théâtre, si bien que je m’étais mis à organiser, dans une grande pièce vide de notre maison, une scène d’amateurs, principalement destinée aux oeuvres classiques.

Nous avions déjà joué Faust, de Goethe ; Hamlet, de Shakespeare ; Wallenstein et Marie Stuart, de Schiller ; le Tartuffe, de Molière, et le Revisor, de Gogol. Nous nous préparions à étudier Gœtz de Berlichingen, de Coethe. Tous les rôles furent bientôt distribués, mais nous manquions d’une femme pour celui d’Adelheid, ce beau démon, cette Lucrèce Borgia, cette lady Macbeth allemande.

Un de mes amis me recommanda une élève de Mme Kolar, et je me rendis aussitôt chez celle-ci. Elle me reçut avec beaucoup d’amabilité, et entra tout de suite dans mes idées et dans mes vues. Elle s’offrit même à étudier le rôle avec son élève et avec moi, qui devais jouer Franz.

La fascination que l’actrice en scène avait exercée sur moi ne fut pas moindre quand je me trouvai vis-à-vis d’elle dans son petit salon. Et, pourtant, elle était encore moins belle hors de la scène qu’à la lueur des lampes du théâtre. Je dois ajouter que Mme Kolar était une femme vertueuse, avec tout le rigorisme même d’une bourgeoise.

Cependant, c’était une femme dangereuse dans la pleine acception du mot. Avec sa fière rondeur et la supériorité spirituelle de la femme mûre, elle était doublement dangereuse pour un adolescent de dix-sept ans, pour qui l’amour était encore un mystère aussi inquiétant que troublant.

Elle me parut avoir quelque chose d’une bête fauve ou d’une chatte qui avait envie de jouer, quand je la vis moitié assise, moitié couchée sur son divan, avec ses yeux mongoles et le sourire de sa petite bouche qui exprimait le défi. Comme pour compléter cette illusion, une fine odeur de bête sauvage s’exhalait de sa jaquette de fourrures, et remplissait l’atmosphère autour d’elle.

Une fois, tout en étudiant nos rôles, la situation l’entraîna malgré elle, et elle commença à jouer à son élève la scène de la chambre à coucher. Je crois que je devins moi-même alors un véritable artiste, tant la nature démoniaque et fascinatrice de cette femme m’excitait et me grisait. Elle était irrésistible quand, à genoux devant elle, elle me caressait doucement le front en relevant mes cheveux, et que, posant son bras rond autour de ma nuque, comme un doux joug, elle tirait lentement un flacon de son sein, et me disait, avec le regard et l’enroulement caressant d’une couleuvre : « Veux-tu me sauver ? Vide ce flacon tout entier dans la coupe ! — Donnez et vous serez libre, je vous le jure ! » lui répondais-je comme enivré par l’atmosphère bachique qu’elle répandait autour d’elle.

Il fallait aussi entendre ce mot qu’elle répétait dans un cri triomphant : « Libre ! » Puis, le dernier effort séducteur de la charmeuse, en des mots murmurés comme dans un soupir de suffocation voluptueuse, tandis qu’elle me pressait la tête dans ses fourrures vaporeuses et parfumées, contre son sein palpitant : « … Quand est-ce que tu ne t’introduiras plus chez moi en tremblant et sur la pointe des pieds, quand n’aurai-je plus à te dire, avec effroi : Quitte-moi, Franz, le jour commence à poindre ? »

Depuis ce jour, je compris pourquoi Mme Kolár était l’âme du théâtre tchèque. C’était elle qui, par l’énergie de son tempérament, électrisait les acteurs et obtenait un ensemble si parfait, qui enthousiasmait le public.

Depuis, j’ai vu de plus grandes actrices en Allemagne, en France et en Italie ; je n’en ai pas vu une seule qui fût aussi originale, et qui offrit, en même temps, un type aussi parfait de sa race.

Voir en ligne : Choses vécues XIII - L’Amie de Kossuth

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques Leopold von Sacher-Masoch, « Une Actrice slave », Choses vécues (XII), Revue bleue, t. XLIII, Paris, janvier-juillet 1889, pp. 504-505.



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