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Les Batteuses d’hommes

Une Dalila du peuple

La Hyène de la Poussta (Chapitre XI)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE XI
UNE DALILA DU PEUPLE

De nouveau une nuit sanglante se passa à Parkany. Les brigands avaient enlevé le père Pistian et l’avaient traîné dans l’antre de la hyène, où tout d’abord il partagea les faveurs de Sarolta, puis dut les payer des plus affreux tourments et enfin de son propre sang.

Après son horrible bain, la princesse, drapée dans sa fourrure sombre, s’étendit sur le sofa et se fit frotter par la vieille Halka à l’aide de mystérieuses essences.

« Maintenant, ma colombe, murmura la sorcière, te trouves-tu satisfaite de l’emploi de mon moyen, en ressens-tu les effets vivifiants et rajeunissants ?
- Certainement, et je t’en suis reconnaissante. J’ai en toi la plus grande confiance du monde, répondit Sarolta, la dévisageant d’un air sombre.
- Mais que signifie cela ? fit la vieille : plus ton corps est florissant de nouvelle jeunesse et plus ton âme est envahie par de puissantes ombres ? Tu n’es pas contente.
- C’est vrai, Halka, répondit la hyène avec un soupir. L’amour réclame ses droits, j’aime à la haine, et j’aime vainement.
- Serait-ce possible ?
- C’est l’exacte vérité, murmura Sarolta. J’aime Emerich von Bethlémy, depuis que je l’ai vu et lui… lui, il me méprise.
- Qui t’a dit ça ?
- Je lui ai offert ma main…
- Et il l’a repoussée, fit la vieille avec un rire malin. Crois-le bien, car tu dois connaître les hommes, donne-lui le fouet et il te baisera les pieds.
- Il est trop tard pour tenter l’épreuve.
- Fais-le saisir, ma pouponne ! s’écria la sorcière, et nous verrons alors si nous ne pouvons l’apprivoiser, le jeune étourdi.
- Tu as raison, Halka, oui, nous allons faire ça, répondit la princesse. Eyula est-il encore au château ?
- Certainement, ne lui as-tu pas déjà donné tes ordres pour demain ?
- Appelle-le donc. »

La sorcière sortit et revint bientôt avec le betyar.

« Écoute, Eyula, commença la princesse. Il te faut me livrer le jeune Emerich von Bethlémy dès demain.
- Rien de plus facile, répondit le brigand. C’est une besogne qui me plaît d’autant plus que personne n’a tant fait pour entraver notre besogne. À chaque instant, il part pour Pesth et va se plaindre au gouvernement du Komitat, qui, dit-il, est trop tiède et n’apporte pas suffisamment de sévérité ni de vigueur à notre répression. Il vous faudra le martyriser d’une façon exemplaire pour moi.
- Mais comment veux-tu t’emparer de lui ? s’enquit Sarolta, il doit être sur ses gardes.
- Je connais une servante nommée Ursa, reprit ce brigand, qui nous a souvent déjà rendu service. C’est une méchante et libertine petite femme, pour tout dire, mais belle et rusée comme une couleuvre ; elle nous le livrera contre bons écus sonnants, cela s’entend.
- Comment ça ?
- C’est sa maîtresse.
- Une pareille créature, murmura Sarolta, et il me méprise ! Je veux parler moi-même à cette fille, Eyula, conduis-moi à elle sur-le-champ. »

La fille vivait avec sa vieille mère au milieu de la Poussta, dans la czarda presque en ruine, où elle débitait de l’eau-de-vie et du vin et faisait la cuisine pour qui le lui demandait.

Toutes sortes de gens entraient chez elle, des colporteurs, des juifs, en route pour un marché, des pandours, des Tziganes, des filles publiques ou des voleurs.

Elle était habituée à se lever à n’importe quelle heure et cela ne la surprit en aucune façon que l’on vint frapper à sa porte après minuit et que trois hommes masqués, armés de pied en cap, pénétrassent chez elle et se fissent servir un bon coup à boire.

Lorsqu’ils eurent pris place et qu’elle fut allée chercher une bouteille de vin vieux qu’elle mit devant eux, l’un des voleurs qui, à juger par sa mine et par ses vêtements, paraissait le plus jeune et le plus distingué de la bande, posant son bras sur sa hanche, dit :

« Ma belle enfant, veux-tu me faire un plaisir ?
- Pourquoi pas ! » répondit la fille, une brûlante et vraiment belle Hongroise, mais dont les traits portaient le sceau de la plus basse débauche. La-dessus, elle considéra son interlocuteur, tout en laissant glisser sa forte main sur la large fourrure dont son attila [1] était richement bordé, et il lui vint à la pensée que la personne qui se trouvait devant elle ne devait pas être un voleur, mais quelque riche et beau jeune homme.

« Qui te paie bien et te fait encore un présent par-dessus doit être gentiment reçu, Ursa, s’écria un des compagnons du beau jeune homme.
- Eh bien ! que me voulez-vous alors ? fit en riant la belle et mauvaise créature en s’asseyant sur le genou de l’homme à la jaquette de fourrure, voulez-vous coucher avec moi ?
- Tu es une belle fille, Ursa, répondit ce dernier, mais cela ne me va pas. Je veux mieux que cela : il te faut donner rendez-vous pour la nuit prochaine à ton amant, le jeune Bethlémy, et me céder ta place.
- Cela vaudra peut-être mieux ? fit malicieusement la fille.
- Bien sûr, Ursa, car moi aussi je suis une femme.
- Vous voulez rire.
- Non, je ne plaisante pas, n’as-tu encore jamais entendu parler de la hyène de la Poussta ? »

Ursa se leva d’un bond et s’enfuit dans un coin en poussant un cri.

« Allons, ne t’effraie pas, dit Sarolta, se levant et suivant Ursa. Oui, je suis cette terrible femme dont toute la Hongrie parle en tremblant mais, malgré cela, nous resterons les meilleures amies du monde si tu consens à me livrer Bethlémy.
- Qu’en voulez-vous faire ? demanda Ursa.
- M’amuser un peu avec lui et puis…
- Le tuer ?
- Tu l’as dit. »

La fille réfléchit, puis demanda : « Que me donnez-vous à moi ?
- Vingt ducats sur-le-champ, répondit Sarolta, ainsi que ce bracelet. »

Elle retroussa la manche de sa jaquette de fourrure et prit à son bras un cercle d’or au centre duquel scintillait un rubis et le posa sur celui de la fille. Puis elle dit :

« Vingt autres ducats seront à toi quand tout sera terminé.
- C’est bon, soupira la fille, tout en considérant l’étincelant bracelet, je ferai ce que vous demandez. »

La nuit suivante Bethlémy se rendit effectivement à cheval à la czarda et trouva, assis dans la salle de la taverne, la vieille mère d’Ursa ainsi que deux inconnus. Comme il entrait, la vieille se leva et lui chuchota à l’oreille qu’Ursa l’attendait dans sa chambre à coucher, il n’avait qu’à s’y rendre ; mais, quoique sur un ton bas et poli, elle s’arrangea pour que l’on entende chaque mot ; or, comme Bethlémy savait qu’Ursa ne permettait jamais aucune plaisanterie sur ses amours, il quitta sur-le-champ l’auberge, remonta à cheval et se donna l’air de reprendre son chemin. À quelque cent pas de la czarda, il revint vers la taverne, attacha son cheval à un saule et, passant par derrière la czarda, grimpa à l’étroit et raide escalier. À peine avait-il posé le pied sur le seuil de l’obscure pièce qu’il se sentit saisir par deux bras puissants avec une vigueur qu’il n’avait jamais jusqu’ici rencontrée chez Ursa ; par deux bras qui, avant même qu’il pût reprendre haleine, l’entraînèrent avec un élan passionné et le collèrent sur une superbe gorge, tandis que deux lèvres brûlantes de désir se collaient sa bouche…

Comme les étoiles commençaient à pâlir au firmament et que les premiers rayons blafards de la lumière du jour commençaient à jeter leur lueur blanche par la chambre, Bethlémy tout en embrassant voluptueusement la femme, dit :

« Maintenant il nous faut nous séparer !
- Jamais, Bethlémy, répondit une voix qui lui parut étrangère et que cependant il lui sembla tout aussitôt connaître, bien que ce ne fût pas la voix d’Ursa. Jamais ! reprit la voix, tu es à moi, à moi à tout jamais, ou la mort si tu préfères !
- Qui es-tu ? murmura le jeune gentilhomme. Qui parle ainsi ? Ursa, où es-tu ?
- Je ne suis pas Ursa, mais celle que tu viens d’aimer et d’embrasser ! cria la femme à son côté, puis elle se mit à lancer un éclat de rire folâtre.
- Toi, mon Dieu ! balbutia Bethlémy, cette voix !… serait-ce possible ?…
- Je suis celle que tu as méprisée, et qui t’aime encore, fit la femme avec un calme majestueux. Sarolta, princesse Parkany ! »

Bethlémy épouvanté recula de quelques pas.

« Je vais être franche avec toi », poursuivit la princesse ; la-dessus elle se leva lentement, chaussa une paire de pantoufles garnies de fourrure et s’enveloppa de sa pelisse de zibeline. Puis elle reprit :

« Je t’aime et veux te posséder à tout prix et pour cela je suis déterminée à te tuer plutôt que de t’abandonner à une autre femme. Me comprends-tu, mon ami ?
- Je comprends que j’ai été trompé et trahi d’une façon odieuse.
- Vendu serait l’expression la plus propre, fit railleusement Sarolta. Tu n’étais jusqu’ici que l’amant d’une vulgaire fille de joie à qui tu t’unissais dans cette chambre ; elle t’a vendu à moi, si bien que tu m’appartiens comme l’esclave que j’aurais acheté au marché.
- Épouvantable ! s’écria le jeune seigneur.
- Reste auprès de moi, continua la princesse, je t’aime, résigne-toi à ton sort ; je pense qu’après tout il n’est pas si terrible qu’il semble te paraître. Ne suis-je pas riche et distinguée ? Ne suis-je pas belle ?
- Tu es la plus belle femme que j’ai jamais vue, s’écria Bethlémy, et cependant je ne puis pas t’aimer. Il y a quelque chose dans ton visage qui m’éloigne de toi, le signe de Caïn semble imprimé sur ton front, tes mains paraissent tachées de sang. Je ne puis t’aimer.
- Essaie, reprit la belle femme, je t’en prie, je t’aime tant ; je n’ai jamais aimé personne comme toi. Elle se leva, posa son bras sur son cou et l’embrassa. Il ne s’éloigna pas d’elle, mais demeura muet. Viens avec moi à Parkany, continua-t-elle, oublie la misérable qui t’a trahi, sois à moi, essaye seulement pour un court espace de temps une semaine, un seul jour !…
- Non, non répondit Bethlémy, pas même une heure. Ta beauté pourrait enivrer mes sens, alors que mon coeur t’abhorrerait. Je ne veux pas t’aimer. »

À ce même instant, Eyula parut sur le seuil.

« Le jour commence à poindre, cria-t-il, hâtez-vous, princesse, autrement nous allons tomber entre les mains des pandours.
- Mon Dieu, s’écria Bethlémy, mon pressentiment était bien fondé, je te connais, scélérate. Tu es le chef de cette bande sanguinaire. Tu es la hyène de la Poussta.
- Et si je l’étais, repris Sarolta, c’est toi qui m’aurais faite ainsi. Je te le demande une dernière fois : veux-tu être à moi, non pas mon mari, ni mon amant, seulement mon esclave, que je foulerais aux pieds, ou bien veux-tu mourir ?
- Je préfère mourir, s’écria Bethlémy.
- Laissez-le-moi, cet arrogant garçon, dit Eyula, je lui rendrai la mort assez dure.
- Enlève-le, répondit Sarolta d’un air indifférent qui fit frissonner Bethlémy, et fais de lui ce que tu voudras. » Elle lui tourna le dos, tandis qu’Eyula et ses compagnons jetaient Bethlémy à terre, le ligotaient et l’entraînaient dehors en lui adressant toutes sortes de grossières plaisanteries.

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre XII)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.

Notes

[1Vêtement de femme hongrois.



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