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Les Batteuses d’hommes

Une vieille histoire

La Hyène de la Poussta (Chapitre II)



Auteur :

Leopold von Sacher-Masoch, « La Hyène de la Poussta », Les Batteuses d’hommes, Nouvelles posthumes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.


CHAPITRE II
UNE VIEILLE HISTOIRE

Puis, comme une biche épouvantée, elle s’enfuit et remonta les marches.

Plus de deux mois s’étaient écoulés depuis la première rencontre du baron Steinfeld avec Anna Klauer, et celui-ci n’était pas encore parvenu à conquérir la belle fille. Cette dernière acceptait avec une joie candide les présents coûteux dont il la comblait et qu’elle semblait amplement lui payer d’un baiser de ses lèvres brûlantes ou d’un serrement de main.

Pour son malheur, il arriva que le riche aristocrate qui parait si magnifiquement sa pauvre victime, dont l’enivrante beauté surpassait maintenant de beaucoup celle de toutes les dames du pays, lui inspirait sans cesse une passion grandissante, sans qu’il eût encore osé adresser à l’objet de son amour la question décisive.

Ce n’est pas qu’il admirât tant sa vertu que sa fierté et un certain je-ne-sais-quoi, qui souvent fait que la pire des femmes subjugue l’homme le plus spirituel et lui en impose tellement que, comme dans le cas du baron, pour la première fois de sa vie, il se trouve engagé dans une histoire d’amour à l’instar de quelque étudiant enthousiaste et inexpérimenté.

Contre toute attente, un allié lui survint sur lequel il comptait le moins. Les parents de la jeune fille, sur l’esprit desquels la première visite du baron avait laissé une empreinte d’éblouissement ineffaçable, craignirent ensuite que le dédain d’Anna arrivât à décourager leur distingué visiteur, et cette considération les décida en un clin d’oeil à sacrifier la vertu de leur fille à leur bien-être. Là-dessus, ils se mirent à torturer l’altière jeune fille de toutes manières imaginables, si bien qu’ils lui inculquèrent l’idée qu’elle foulait tout son bonheur aux pieds.

Certain matin, le baron venait de terminer son premier déjeuner, et, assis dans un fauteuil de son élégant hôtel, vêtu d’une robe de chambre de velours bleu tirant sur le violet, un fez posé sur la tête, il fumait une longue pipe turque qui, vu son accoutrement, lui donnait l’air d’un pacha. Il envoyait à droite et à gauche la fumée du tabac qui, s’élevant en l’air, formait maintes spirales et figures bizarres, et, cependant, songeait à sa platonique odalisque, la belle Anna.

Soudain, il perçut comme le frou-frou d’un vêtement de femme, et, tournant vivement la tête, il vit Anna Klauer en personne devant lui. C’était la première fois qu’elle franchissait le seuil de sa demeure. Quelque chose d’extraordinaire devait être arrivé, d’autant plus que, pour la circonstance, elle avait pris la peine de s’envelopper d’un voile épais. Comme elle découvrait son visage, le baron la contempla avec surprise ; en grande dame consommée, elle le considéra de la même façon. Autour de sa taille mince et élancée tombaient les longs plis éclatants d’une robe de velours noir ; une jaquette entrouverte, de même étoffe et bordée d’une coûteuse zibeline, laissait deviner ses superbes formes de jeune fille. Un chapeau de velours noir garni d’une longue plume blanche complétait sa toilette. À sa main finement gantée, elle portait un manchon également de zibeline.

Alors qu’elle allait et venait d’un pas rapide par la pièce, elle laissait voir de temps à autre son admirable petit pied, chaussé de bottines de velours noir rehaussé d’étroites bandes de fourrure de zibeline.

Ils restèrent longtemps l’un et l’autre sans échanger une parole. Le riche aristocrate de même que la pauvre ouvrière sentaient bien qu’ils étaient tous deux arrivés à une grave et dangereuse crise de leur vie.

Le premier, Steinfeld rompit le silence, après s’être levé et avoir offert un fauteuil à Anna.

« Que désirez-vous de moi ? chère Anna, fit-il, votre visite m’effraie presque.
- Ma visite vous effraie ? s’écria la belle jeune fille d’un ton presque courroucé. Vous m’aimez encore, n’est-il pas vrai, ne me l’avez-vous pas juré plus de cent fois ? Ou bien ne m’aimez-vous plus ? Parlez ! Elle frappa du pied d’impatience.
- Si je vous aime ! répondit le baron, s’approchant d’elle, je vous adore et je n’ai pas d’autre désir que d’être a jamais votre esclave ! » Il s’agenouilla devant elle et pressa sa main sur ses lèvres brûlantes. »

Anna lui lança un long et étrange coup d’oeil.

« Aujourd’hui tes désirs se trouveront comblés, fit alors la belle fille ; je veux être ta Herrin. Tu sais, ce qu’en français l’on appelle maîtresse. Là-dessus, elle partit d’un petit éclat de rire sinistre.
- Je ne vous comprends pas, Anna, reprit le baron, toujours couché à ses pieds.
- Vous allez certes me comprendre, dit la belle fille ; il y a longtemps que mes parents me reprochent de manger leur pain au lieu de me livrer à un riche adorateur. Ils m’ont aujourd’hui menacée de me chasser, si je ne les écoutais pas. Quant à moi, comprenez-moi bien, je suis trop fière pour conclure un pareil marche : J’ai jeté aux pieds de mes parents les diamants que vous m’avez offerts, puis, m’étant ainsi acquittée, j’ai pour toujours quitté leur demeure. Je me suis rendue auprès de vous parce que… — elle s’arrêta, des sanglots étouffaient sa voix — parce que je… vous aime. Je vous appartiens, prenez-moi quand vous voudrez, si vous m’aimez encore.
- Grand Dieu ! s’écria Steinfeld, vous me rendez aujourd’hui le plus heureux des mortels. »

Il se leva et enserra de ses bras la belle et superbe fille en un transport de tendresse.

Elle resta muette et incapable d’exprimer la moindre volonté. Il la transporta sur un canapé, lui enleva son chapeau qu’il jeta dans le premier coin venu, il dénoua sa superbe chevelure, puis, embrasé de désirs passionnés, lui arracha la fourrure qui couvrait son admirable gorge…

Elle fut à lui !

Le jour même, il lui choisit, dans la Ringstrasse, une demeure meublée avec le luxe le plus raffiné. La pauvre ouvrière reposa dès lors dans des draps de Damas et des édredons bordés de dentelle de Bruxelles, et, dès le lendemain, se levant, vêtue seulement de ses pantoufles ornées d’or et enveloppant son superbe corps d’un peignoir princier, sinon royal, ses pieds mignons reposèrent sur un tapis de Perse, et, si vous aviez été dans sa loge, à l’Opéra, vous eussiez vu briller et scintiller mille diamants a son cou, sur sa tête et ses oreilles.

Le baron était devenu son esclave : tout ce qu’elle ordonnait était exécuté avec plaisir. Si son humeur le voulait, il se mettait ses pieds comme un esclave…, comme un chien !

Les parents de la belle enfant se rapprochèrent alors d’elle. Elle les fit chaque fois éconduire par les domestiques. Deux années se passèrent ainsi !

Mais dès la troisième année son adorateur devint de plus en plus froid, il l’entretint des obligations que lui créait son grand nom et, finalement, confessa à sa bien-aimée que sa famille voulait le marier.

Un certain soir, Anna, se trouvant l’Opéra, sans l’idée de l’y rencontrer, le vit en compagnie de deux dames. Elle apprit que l’une d’elles — la plus jeune, une délicate et presque chétive jeune fille blonde — était sa fiancée ; en outre, une dame, qui occupait une stalle proche de la sienne, lui apprit que la personne en question était une certaine comtesse Thurn, douée d’une immense fortune.

Anna en savait assez. Avant l’acte suivant, elle quitta le théâtre.

Comme la représentation était terminée, le baron vint, comme d’habitude, prendre le thé chez Anna.

Cette dernière l’enveloppa d’un regard sinistre.

« Tu as fort bon goût de venir me trouver alors qu’à l’instant même, tu viens de quitter ta bien-aimée, ta fiancée. Fais choix entre elle et moi !
- Qui t’a dit ça ? fit le baron Steinfeld, les joues empourprées.
- Ne mens pas, je t’ai vu à son côté, dit-elle d’un ton d’acier.
- Tu m’espionnes aussi, s’écria-t-il, tu suis mes pas et je te trouve sur mon chemin pour me compromettre ?
- Je pense que, jusqu’ici, si quelqu’un a compromis quelqu’un ou quelqu’une, c’est toi, misérable, fit-elle avec feu.
- N’es-tu pas venue de ton plein gré vers moi ? répondit le baron, ne t’es-tu pas offerte ? Si je ne t’avais prise, le plaisir eût été pour un autre. Les filles de ton espèce sont toujours prédestinées ainsi !
- Fort bien, fit-elle péniblement ; obéissant aux lâches convenances de votre société, vous me trahissez et m’abandonnez !… Vous me méconnaissez, je ne suis pas femme à supporter pareil outrage.
- Si tu fais du scandale, dit froidement le baron, je me verrai forcé de t’interdire ma porte. »

C’en fut trop pour la nature endiablée et indomptée de la pauvre créature.

« Je me moque de ton argent et de toutes tes richesses. Quitte cette maison sur l’heure, fit-elle, avec emportement.
- Songe bien à ce que tu fais, murmura le baron.
- Dehors ! disparais de ma vue ! » ordonna-t-elle, les lèvres frémissantes, puis — comme cela ne lui était jamais arrive — elle le poussa dehors, le poing fermé et menaçant, comme pour le frapper.

Voir en ligne : La Hyène de la Poussta (Chapitre III)

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les Nouvelles posthumes de Leopold von Sacher-Masoch, Les Batteuses d’hommes, Première édition : R. Dorn, Paris, 1906 ; Seconde édition (texte enrichi de planches et d’une couverture illustrées) : J. Fort, Paris, 1909.



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