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Confession sexuelle d’un Russe du Sud

Voyage en Italie : abstinence sexuelle et chasteté absolue

Études de Psychologie sexuelle (12)



« Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.


J’ai déjà dit que j’avais quitté définitivement le gymnase à dix-neuf ans et demi, à cause de mes échecs scolaires ; il faut y ajouter un autre motif, le délabrement de ma santé. Je n’avais devant moi aucun avenir, je ne savais pas si je serais jamais en état de gagner ma vie. Mon père en était très attristé et ne savait quel parti prendre. Je pouvais entrer dans la carrière militaire ; mais, outre qu’elle m’était antipathique à cette époque, ma santé ne me le permettait pas. Et à ceux qui n’ont pas terminé leurs études secondaires, toutes les autres carrières « décentes » sont fermées en Russie. Un hasard heureux me montra une issue. Juste à ce moment, un oncle que nous n’avions pas vu depuis des années vint à Kiev et proposa à mon père de m’emmener en Italie et de m’intéresser à ses affaires.

J’acceptai cette proposition avec joie. Toute occasion de déplacement, de voyage, plaisait évidemment à ma mélancolie… Et j’étais content de quitter mon milieu habituel où je souffrais de l’humiliation de me sentir un raté. Et sur quelle imagination jeune le nom même de l’Italie n’exerce-t-il un pouvoir magique ? Je songeais aussi à la beauté tant célébrée des femmes italiennes, aux occasions innombrables d’amours faciles que je supposais pouvoir rencontrer dans ce pays de la volupté. L’arrangement convenait donc à tout le monde et je partis avec mon oncle pour Milan. J’avais alors exactement vingt ans. Nous fûmes un peu déçus par le climat, trouvant à Milan un temps très froid, même de la neige et d’assez fortes gelées. Mais on nous assura que cela ne durerait pas. Selon le conseil qu’on nous donna, nous nous transportâmes sur les bords du lac de Côme où l’hiver ressemblait au printemps ; de notre hôtel nous nous rendions souvent à Milan en dix minutes de bateau à vapeur et en une heure de chemin de fer. Mon oncle me présenta à ses correspondants commerciaux, les pria de me guider par leurs conseils et après m’avoir, sur leurs indications, placé en pension à Milan dans une famille italienne, repartit pour la Russie. Grâce à mon oncle et aux industriels dont il fit la connaissance (ne sachant pas l’italien, il parlait avec eux en français : cette langue est très répandue à Milan), j’obtins la permission de visiter les ateliers, de suivre certains cours de sériciculture, etc. Je me mis à étudier l’italien avec un véritable plaisir.

Depuis mon départ de Kiev, je vivais dans l’abstinence. Les besoins érotiques se faisaient sentir, mais, contrairement à mon attente, je ne trouvais pas le moyen de les satisfaire. Je vivais dans la famille d’un fonctionnaire italien dont la femme, Française d’origine, était une personne jaune et sèche sans le moindre attrait sexuel pour moi, du reste sérieuse et occupée uniquement des soins de son ménage et de ses enfants. Elle avait un garçon et deux fillettes dont l’aînée avait douze ans. Ainsi aucune aventure amoureuse ne pouvait m’arriver dans la maison où je vivais. Je fis la connaissance de plusieurs familles italiennes, mais je vis bientôt que, là non plus, il n’y avait rien à espérer. En effet, en Italie, les jeunes filles ne sont pas libres de leurs mouvements comme en Russie, elles ne sortent qu’accompagnées de leurs mamans, ne reçoivent pas les messieurs toutes seules… Je ne pouvais faire la cour à une jeune fille que « pour le bon motif », c’est-à-dire en qualité de fiancé officiel ; je pouvais, il est vrai, essayer de séduire la fillette en cachette, mais cela, d’une part, était assez difficile matériellement, et d’autre part, avait ici un caractère de gravité que n’ont pas les relations illégitimes en Russie ; comme je commençais à comprendre le caractère des moeurs italiennes, une pareille action me répugnait moralement. Je voyais que, dans ce pays, amener une jeune fille à des relations sexuelles extra-matrimoniales, c’était réellement la « perdre », la « déshonorer », ce qui n’est pas du tout le cas en Russie où, sous un régime despotique, les moeurs sont si libérales. Quant aux quelques dames mariées dont je fis la connaissance, les unes, trop âgées à mon gré, ne m’attiraient pas, d’autres étaient surveillées de trop près par leurs maris, d’autres encore n’avaient pas du tout l’air d’encourager mes timides avances. « Et l’on dit que les Italiennes sont si passionnées ! » me disais-je avec étonnement. À cause du caractère relativement fermé de la famille italienne, de l’autorité despotique du mari, de la crainte des cancans des voisins, etc., on ne trouve pas facilement des occasions de tête-à-tête avec les femmes de la moyenne bourgeoisie italienne. L’adultère dans ce milieu nécessite une certaine audace, une certaine habileté de la part de l’amant qui, dans tous les cas, doit jouer le rôle actif, offensif. Or j’étais timide avec les femmes et je n’avais plus l’âge nécessaire pour leur faire croire qu’elles m’éclairaient sexuellement. En un mot, avec les dames milanaises de ma connaissance (peu nombreuses, du reste), je n’ai pu trouver la moindre occasion de transgresser le sixième commandement. Ces choses-là sont toujours faciles dans les romans et nouvelles, pas toujours dans la réalité !

Je ne songeais même pas aux prostituées, ayant peur de l’infection vénérienne. Pour ce qui est des filles du peuple, des ouvrières, je me disais que celles qui étaient corrompues étaient aussi dangereuses pour la santé que les prostituées et, quant à corrompre moi-même une jeune fille innocente, mes sentiments moraux ne l’auraient pas permis, alors même que j’aurais voulu affronter toutes les conséquences plus ou moins fâcheuses que cela pouvait avoir pour moi : désespoir de la victime, réclamations justifiées des parents, etc. Pour rien au monde, je n’aurais voulu commettre une mauvaise action et, d’autre part, je me disais que toute jeune fille qu’il me serait possible de posséder sans commettre une mauvaise action pourrait être contaminée. Ce que l’on me disait de la corruption des masses ouvrières milanaises n’était pas fait pour me rassurer. Le milieu théâtral subalterne, si nombreux à Milan : choristes, danseuses, chanteuses de café-concert, etc., c’était toujours, je le savais, de la prostitution, c’était le milieu où les maladies vénériennes étaient précisément le plus répandues. J’aurais tâché de me procurer une maîtresse chic, une « entretenue », si mes moyens matériels me l’avaient permis : mais mon budget m’interdisait absolument de recourir à ce moyen. J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais aucune solution. Mais le temps passait et je commençais à m’habituer à l’abstinence. L’instinct érotique comprimé, au lieu de s’exaspérer, se calmait, ce qui ne laissait pas de m’étonner. Les livres de médecine que j’avais lus me faisaient croire que mon abstinence absolue pourrait avoir les conséquences les plus terribles ; elles ne venaient pas et ma santé physique semblait se fortifier. Mon énergie morale semblait renaître également, je commençais à m’intéresser réellement à l’art et à l’étude. Les tentations m’assaillaient à la suite de certaines lectures, à la vue de certaines images, d’un ballet, etc., mais comme je ne savais quelle suite donner à la révolte de ma chair, mes désirs s’apaisaient peu à peu. Je continuais à ne pas me masturber, mais j’avais des pollutions nocturnes qui me soulageaient et m’étaient agréables. Je m’intéressais de plus en plus aux choses de l’industrie, aux applications de l’électricité, suivais différents cours techniques. Un an environ après mon arrivée à Milan, mon père m’annonça que mon oncle avait fait faillite et que sa fabrique était fermée, de sorte que nos plans d’avenir s’écroulaient. J’écrivis à mon père que je voulais cependant rester en Italie pour devenir ingénieur et je me remis énergiquement au travail. Je me préparai à la licenza ginnasiale et à la licenza liceale, et, ayant conquis ainsi le droit d’entrer dans une université, je me transportai à Turin où je suivis, à l’Université, les cours de la section des sciences mathématiques et physiques. Puis je revins à Milan pour suivre des cours pratiques de physique et de chimie industrielles. À vingt-sept ans, j’étais ingénieur. Ayant trouvé une bonne situation dans une entreprise électrique, je ne voyais, pour moi, aucune raison de rentrer en Russie. Du reste, mon père faisait de temps en temps des voyages à Milan pour me voir ; il était heureux que ma vie se soit arrangée d’une façon intelligente et attribuait cela à l’influence salutaire du milieu laborieux de l’Europe occidentale, si différent de l’ambiance morbide et déséquilibrée où vivent les classes intellectuelles de la malheureuse Russie.

J’ai vécu dans la chasteté absolue de vingt à trente-deux ans. L’abstinence me pesa au commencement, ensuite je m’y suis habitué et ne pensai plus aux femmes. En revanche, mes occupations et mes lectures professionnelles, les causeries avec des gens instruits et intelligents qui ne manquent pas à Milan me rendaient la vie intéressante. Ma santé était maintenant assez bonne ; je restais faible de poitrine et nerveux, mais la tuberculose ne me menaçait plus, comme c’était le cas, suivant les médecins, au moment de mon départ de la Russie. Les pollutions nocturnes devenaient plus rares ; elles eurent lieu, d’abord, une fois par semaine, ensuite une fois toutes les deux semaines, enfin, vers trente ans, une fois tous les vingt jours ou tous les mois. Elles étaient toujours accompagnées d’images d’organes sexuels de la femme ; ordinairement, je rêvais que j’allais coïter et l’éjaculation avait lieu avant l’exécution de l’acte ; quelquefois, cependant, j’accomplissais en rêve l’acte tout entier et l’éjaculation avait lieu à la fin. Dans ce cas je sentais une satisfaction plus complète. Quelquefois je me réveillais avant l’éjaculation et tâchais de me rendormir pour prolonger la vision voluptueuse, ce qui ne me réussissait pas toujours. Mais alors j’avais habituellement une éjaculation la nuit suivante, elle était toujours accompagnée d’images voluptueuses. Après des lectures érotiques, j’avais des pollutions en dehors des périodes normales. Contrairement à ce que j’avais lu dans les livres, j’ai vu, par ma propre expérience, que l’instinct sexuel se surexcite d’autant plus qu’on le satisfait davantage et s’apaise, se calme quand on prête moins d’attention à ses appels. Cela me paraît étrange, mais c’est bien ainsi que les choses se passent. Plus souvent on pratique le coït et plus on désire le renouveler ; je l’ai bien constaté dans mes relations avec Nadia ; c’est après plusieurs coïts rapprochés et épuisants que le désir devenait le plus âcre, le plus aigu, à mesure qu’il me devenait plus difficile de le satisfaire. Et le coït ordinaire ne satisfait plus l’imagination échauffée on cherche toutes sortes de raffinements, de perversions. En cela je ne suis pas une exception, tous les hommes m’ont dit qu’ils ont éprouvé la même chose. Quand on a bien mangé, l’appétit disparaît. Au contraire, plus le coït a été voluptueux et plus vite se réveille le désir d’une nouvelle satisfaction sexuelle, après laquelle le désir ne s’éteindra que pour quelques instants, pour renaître ensuite avec plus de force.

Chez les animaux, il ne doit pas en être ainsi. Quelle est donc la puissance de l’imagination dans la vie sexuelle de l’homme ! C’est un vrai poison aphrodisiaque. Il n’y a aucun rapport entre l’intensité du prurit produit par la réplétion des vaisseaux spermatiques, ainsi que par la tendance qui en résulte, et la violence infiniment plus grande de l’excitation et du désir provoqués par les images voluptueuses. Il y a là quelque association trop intime et regrettable de fonctions neuro-cérébrales distinctes qui, dans l’intérêt de notre équilibre psychique, seraient, si notre organisation était plus parfaite, plus différenciées, mieux isolées l’une de l’autre. Encore un manque d’harmonie de la nature ! La machine prodigieusement compliquée du cerveau se détourne partiellement de ses fonctions véritables et intervient dans le jeu des organes, qui se passeraient bien d’une immixtion si fréquente où elle apporte des troubles, tels ces gouvernements qui, à force d’intervenir à tout propos dans les relations entre individus, ne font que fausser la marche de la vie sociale. L’imagination exerce sur les fonctions sexuelles un véritable abus de pouvoir, excède ses propres attributions d’utilité biologique. Quelle utilité y a-t-il, en effet, à ce qu’on désire violemment le plaisir vénérien quand on a dépensé tout le sperme dont on disposait et quand on se sent épuisé ? Et pourtant c’est une chose très ordinaire sans cela, on ne ferait pas d’excès !

C’est parce que j’ai observé le rôle immense de l’imagination dans le développement de la libido que je me permets d’avoir une opinion particulière sur la geschlechtliche Aufklarung. Je sais que j’émets une hérésie épouvantable, un paradoxe qui va à l’encontre de l’opinion de la presque totalité de mes contemporains et que je m’insurge contre toutes les autorités scientifiques, mais il m’est difficile de croire que la geschlechtliche Aufklarung soit le meilleur moyen de préserver d’un érotisme précoce les enfants. J’ai remarqué en effet que l’éveil de l’instinct sexuel a souvent, chez l’enfant, un point de départ purement mental. C’est un livre scientifique qui fit naître chez moi pour la première fois le désir génésique, la libido, et je connais beaucoup de cas analogues. Maint enfant, au lieu de s’épuiser en désirs libidineux, passerait son temps à jouer aux poupées ou aux billes si on ne lui avait pas expliqué « comment se font les bébés » ; telle cette jeune fille que vous mentionnez dans un de vos livres et qui, en quelque sorte, s’onanisa par des rêveries érotiques à partir de douze ans, âge où une dame mariée lui avait expliqué que « l’amant urine dans l’amante ». L’érotisme peut longtemps se trouver dans l’organisme de l’enfant à l’état latent, potentiel. La révélation sexuelle déclenche ce mécanisme inactif, met en jeu l’imagination, et l’activité sexuelle se développe rapidement. Je parle surtout de l’érotisme antérieur à la puberté, car, à partir de la puberté, il est peut-être impossible de retarder par l’ignorance le développement de la libido (bien que j’en doute un peu, voyant que, dans certains pays, les jeunes gens maintenus dans l’ignorance sexuelle restent chastes longtemps, tandis que dans d’autres, comme la France et l’Italie, ils savent tout de très bonne heure et, de bonne heure aussi, se livrent aux excès sexuels. Mais la question est complexe et je n’insiste pas.) Il ne faut pas oublier que les images et les idées qui n’ont aucune action érotique sur l’adulte (notions anatomiques et physiologiques, etc.) peuvent exciter violemment un enfant. Voyez dans les bibliothèques publiques où les enfants sont admis, dans quel état sont les pages des dictionnaires encyclopédiques relatives aux phénomènes sexuels. Ce n’est pas par amour de la science que les enfants les lisent avec une telle passion !

Mon expérience m’a montré aussi que, seule, l’activité de l’imagination rend l’abstinence difficile. Si, par suite de quelque circonstance, l’imagination est détournée des choses sexuelles, on réprime facilement l’excitation purement physique. C’est pour cette raison aussi que l’abstinence est beaucoup plus facile à un homme vierge qu’à celui qui connaît déjà la femme : le souvenir présente au second des images trop vives et trop précises. Nulle part l’importance du premier pas n’est aussi grande que dans l’activité sexuelle qui, dans l’espèce humaine, s’est prodigieusement imprégnée de facteurs psychiques.

Voir en ligne : Confession sexuelle d’un Russe du Sud (13) : Fillettes napolitaines

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après la « Confession sexuelle d’un Russe du Sud », in Havelock Ellis, Études de Psychologie sexuelle, t. VI, Éd. Mercure de France, Paris, 1926.



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