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La Secte des Anandrynes

Confession de Mlle Sapho - 1

Confession d’une jeune fille (L’Espion anglais : Lettre IX)



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Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Confession d’une jeune fille (Lettre IX) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 179-208.


CONFESSION DE MADEMOISELLE SAPHO
Lettre première

Paris, ce 28 décembre 1778.

Il avait gelé un peu, Milord, dans la nuit de Noël, ce qui avait préparé une belle journée pour le lendemain. Dans la matinée, le temps était calme, le ciel beau, le soleil réchauffait l’atmosphère. Vers midi, il s’était rendu une grande affluence de monde aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, lieu ordinaire de la promenade en cette saison. C’est aussi où Monsieur le comte d’Aranda prend régulièrement l’air au moins une fois par jour. J’y avais rencontré ce seigneur ; je causais avec lui, lorsque nous remarquâmes un grand mouvement au bas de cette terrasse ; les suisses, les gardes du jardin accouraient de toutes parts, la foule les suivait. Nous approchâmes et nous reconnûmes assez distinctement la petite comtesse.

Il faut vous rappeler que c’est ainsi qu’à la cour, où tout se peint en beau, on qualifie Madame Gourdan, la fameuse appareilleuse. Elle avait avec elle une nymphe très bien mise, très jolie, très jeune ; c’était encore une enfant. Celle-ci était un peu dérangée dans son ajustement et pleurait beaucoup ; quant à l’autre, elle avait un teint allumé, vomissait des imprécations et avait tout l’air d’une mégère. Elles étaient précédées d’un vieillard consterné de douleur et d’effroi, ayant la physionomie assez noble, mais vêtu comme un homme de campagne. Le bruit se répandit bientôt que ce paysan, cherchant sa fille, qui avait disparu de son village depuis quelque temps, avait cru la reconnaître à travers le vêtement élégant dans lequel il ne l’avait jamais vue ; qu’il était allé à elle, l’avait traitée durement, avait voulu s’en emparer et la reprendre, à quoi s’étaient opposées d’une part la mère abbesse, et de l’autre encore plus la fille, faisant semblant d’ignorer qui il était, ce qu’il lui disait, ce qu’il demandait, et que le rustre, furieux de se trouver ainsi méconnu, renié par son propre sang, lui avait donné une paire de soufflets, délit qui occasionnait tout le tumulte.

On les conduisit au château pour prendre les ordres de Monsieur le gouverneur ou de l’officier commandant [1]. Le seigneur espagnol est amateur ; vous savez que je le suis pas mal. Nous nous intéressions au sort de la jeune personne et étions très empressés de savoir ce qui en serait décidé. En un instant, je vis se détacher de la promenade et courir au palais Monsieur Clos, le lieutenant général de la prévôté de l’hôtel [2] ; je ne doutai pas qu’il n’allât remplir ses fonctions ; le hasard voulait que je dînasse avec lui ce jour-là même, chez le marquis de Villette, où il loge ; je m’en félicitai et je promis au comte de l’instruire à fond de toute l’aventure, le lendemain, sur la terrasse où nous nous donnâmes rendez-vous.

J’avais conjecturé juste ; à son arrivée, Monsieur Clos nous confirma la vérité de rumeurs répandues dans le public. Il nous dit qu’il ne doutait pas que la jeune personne ne fût fille du paysan, mais que l’acte de correction qu’avait exercé envers elle ce père infortuné étant un délit grave et en lui-même, et à raison de sa publicité, et plus encore à cause du lieu royal, il n’avait pu se dispenser, quelque juste que fût au fond la réclamation du villageois, de l’envoyer en prison, tandis qu’il avait fait relâcher les deux femmes, à la charge de se rendre, à cinq heures de relevée, dans son hôtel, pour y être interrogées. Vous jugez que l’ardeur des convives fut grande d’en savoir le résultat. Il nous flatta de pouvoir satisfaire notre curiosité, de venir du moins nous retrouver. On l’attendit, et, en effet, vers les neuf heures, il nous apprit que l’affaire n’avait été que de conciliation ; qu’il l’avait arrangée sur-le-champ ; que cela avait entraîné bien des allées et venues qui l’avaient retenu jusqu’à ce moment. Suivant son récit, la fille se trouvait véritablement celle du paysan, mais, outre l’attrait qu’elle avait pour le libertinage qui ne lui permettait plus de vivre dans un village et dans la maison paternelle, elle était grosse et assez avancée, spectacle trop scandaleux sous le chaume. Enfin elle s’était mise sous la sauvegarde de l’Académie royale de musique en se faisant inscrire surnuméraire à ce théâtre, en sorte que ses père et mère n’avaient plus de droit sur elle [3].

Le vieillard, homme de bon sens, avait été obligé de se rendre à ces raisons et de se départir d’une autorité qu’il n’aurait pu désormais exercer que pour le malheur de sa fille, et pour le sien conséquemment.

Monsieur Clos, croyant le dédommager, avait exigé que Madame Gourdan lui donnât une somme de vingt-cinq louis pour les frais de son voyage, mais le paysan, les rejetant avec horreur, avait déclaré qu’il ne voulait rien ; que l’infamie ne se couvrait point avec de l’argent ; qu’il n’avait d’autre parti à prendre que d’oublier qu’il eût jamais eu une fille. On admira l’énergique caractère du villageois, la noblesse de son refus ; on réfléchit sur la mauvaise étoile qui l’avait fait sortir de chez lui pour courir après sa fille, qui la lui faisait trouver sans pouvoir la ramener ni arrêter ses déportements et qui, pour récompense de tant de soins, de peines et de chagrins, l’avait fait conduire en prison.

Ces réflexions philosophiques firent bientôt place à l’intérêt plus vif et plus naturel envers la jeune personne ; on redoubla de curiosité sur son compte, on pressa de questions Monsieur Clos, qui se mit à sourire et dit : « Messieurs, je vous ai réservé une surprise agréable, et sur laquelle vous ne comptez pas : j’ai renvoyé Madame Gourdan à ses fonctions et j’ai retenu Mademoiselle Sapho, c’est le nom de la nymphe ; si vous voulez me suivre et monter là-haut, vous souperez avec elle [4]. »

Nous trouvâmes chez Monsieur Clos la plus charmante créature possible ; sa grossesse ne paraissait point, et elle avait sur sa physionomie toute l’ingénuité de l’enfance ; elle était encore émue de la scène de la journée ; des larmes roulaient dans ses yeux, car, à son âge, elle ne pouvait avoir perdu toute tendresse pour son père, qu’elle venait d’affliger si cruellement.

Les compliments, les fadeurs, les caresses dissipèrent facilement cette impression de tristesse. Elle reprit sa gaieté, on se rangea en cercle autour du feu, elle s’assit au milieu et nous raconta de la sorte son histoire :

« Je suis du village de Villiers-le-Bel ; mon père est un laboureur qui vit assez bien en travaillant, lui, sa femme et ses enfants. Pour moi, les occupations de la campagne m’ont toujours répugné. Pendant que l’on était aux champs, on me laissait à la maison prendre soin du ménage, et je le prenais souvent très mal, ce qui me faisait souvent gronder et maltraiter. Mon caractère me porte uniquement à la coquetterie. Dès mon enfance, je goûtais un plaisir vif à me mirer dans les ruisseaux, dans les fontaines, dans un seau d’eau. Quand j’allais chez Monsieur le curé, je ne pouvais quitter le miroir. J’étais aussi fort propre pour mon compte ; je me lavais souvent le visage, je me décrassais les mains, j’arrangeais mes cheveux et mon bonnet de mon mieux ; j’étais enchantée quand J’entendais dire autour de moi par quelqu’un : “Elle est jolie, elle sera charmante.” Je passais la journée entière à soupirer après le dimanche, parce qu’on me donnait ce jour-là une chemise blanche, un juste brun, qui me prenait bien la taille et faisait ressortir la blancheur de ma peau, des souliers neufs, une petite dentelle à mon béguin. Quand je pouvais mettre la croix d’or de maman, sa bague, ses boucles d’argent, j’étais comblée. Au reste, oisiveté complète, la promenade, la course, la danse. J’étais parvenue ainsi à ma quinzième année ; j’étais grande fille, et tous mes défauts avaient crû avec l’âge. Il s’en développa bientôt de nouveaux : je devins lascive singulièrement. Sans savoir pourquoi, ni ce que je faisais, ni ce que je voulais, je me mettais nue dès que j’étais seule. Je me contemplais avec complaisance, je parcourais toutes les parties de mon corps, je caressais ma gorge, mes fesses, mon ventre ; je jouais avec le poil noir qui ombrageait déjà le sanctuaire de l’amour [5] ; j’en chatouillais légèrement l’entrée, mais je n’osais y faire aucune intromission ; cela me paraissait si étroit, si petit, que je craignais de me blesser. Cependant je sentais en cette partie un feu dévorant. Je me frottais avec délice contre les corps durs, contre une petite soeur que j’avais et qui, trop jeune pour travailler, restait avec moi. Un jour, ma mère, revenue des champs de meilleure heure, me surprit dans cet exercice ; elle entra en fureur, elle me traita comme la dernière des malheureuses ; elle me dit que j’étais un mauvais sujet qui ne serait jamais propre à rien, une dévergondée qui déshonorerait ma famille, une prostituée qu’il fallait envoyer au couvent de la Gourdan. Ces épithètes, dont je n’entendais pas le sens, ne me parurent injurieuses que parce qu’elles furent accompagnées de jurements et de coups si violents que je pris la résolution de quitter la maison paternelle et de m’enfuir.

« Madame Gourdan avait, en effet, dès ce temps-là, une maison de campagne à Villiers-le-Bel, où elle venait rarement, mais où elle envoyait ses filles malades, celles qu’il fallait accoucher en particulier, celles qu’elle voulait receler. Au reste, une maison propre à tous les usages secrets, à toutes les opérations clandestines de son métier. Elle était en conséquence écartée, isolée, entourée de bois, d’un accès difficile. On n’y parlait à la porte que par une petite grille, et tous ces dehors, assez semblables à ceux d’un monastère, s’accordaient pour moi, ignorant encore ce qui s’y pratiquait, à la dénomination de couvent que les paysans, par dérision, lui donnaient généralement. Je ne connaissais même les véritables couvents que par ouï-dire, et simplement comme des prisons qui me faisaient horreur. Il n’en était pas de même de celui de Madame Gourdan. J’en voyais les novices sortir très parées, riant, chantant, dansant, surtout ne faisant rien de la journée, car elles se répandaient souvent dans le village. Elles y venaient acheter du laitage, des fruits, et payaient bien cher, ce qui les rendait agréables. Je résolus de suivre le conseil de maman et d’essayer de celui-là. Je recelai mon dessein ; je m’efforçai même de me rendre plus utile et attendis le jour où je saurais que Madame Gourdan serait à sa maison.

« Elle y eut affaire quelque temps après ma scène avec maman. Je courus chez elle le lendemain matin et lui fis part de ma vocation ; elle m’avait lorgnée depuis plusieurs mois — à ce qu’elle m’a depuis assuré —, elle me reçut avec joie, me caressa, me donna des bonbons, me dit que je lui convenais fort, que j’étais d’une figure à faire fortune, mais qu’elle ne pouvait me prendre sans le consentement de mes parents. Je me mis à pleurer et à lui exposer que je n’oserais jamais leur en parler. Alors, sûre de ma discrétion : “Eh bien, dit-elle, vous avez raison, ne leur dites mot ; je pars demain matin, à onze heures ; devancez-moi ; trouvez-vous, comme par hasard, sur ma route, je vous prendrai dans mon carrosse et vous emmènerai à Paris. Du reste, vous n’avez besoin d’aucun paquet, vous ne manquerez de rien avec moi.” Je la remerciai, l’embrassai de tout mon coeur et exécutai de point en point ce qu’elle m’avait prescrit. Elle avait pris, de son côté, les précautions nécessaires à sa sûreté [6] : elle avait renvoyé son carrosse à vide ; elle avait emprunté celui d’un prélat respectable, qui était venu en ce lieu pour éviter le scandale ; elle s’était embarquée seule dedans ; elle m’avait déposée, au faubourg Saint-Laurent, dans l’appartement d’un garde du corps, son ami, qui était à Versailles. Là, elle s’était mise dans un fiacre et était rentrée chez elle, de façon à ne laisser aucun vestige de mon enlèvement, et à se soustraire à toutes les recherches. Aussi, quelque soupçon qu’eût mon père, quelque diligence qu’il mît à me poursuivre, ii ne put rien découvrir et n’a du ensuite qu’au hasard ce qu’il n’avait pu obtenir des plus hautes protections et de la police la plus vigilante. Mais ces poursuites intriguèrent ma conductrice au point qu’elle fut plusieurs jours sans oser me faire venir chez elle, sans venir ni oser envoyer où j’étais. Elle s’y rendit enfin un soir.

« Cependant j’étais restée entre les mains de la gouvernante du garde du corps, duègne sûre, qui m’avait choyée de son mieux, m’avait fait manger et coucher avec elle, et m’avait apparemment si bien visitée durant mon sommeil, qu’au moment où Madame Gourdan parut, j’entendis qu’elle lui dit à l’oreille : “Vous avez trouvé un Pérou dans cette enfant. Elle est pucelle, sur mon honneur, si elle n’est pas vierge, mais elle a un clitoris diabolique. Elle sera plus propre aux femmes [7] qu’aux hommes. Nos tribades renommées doivent vous payer cette acquisition au poids de l’or.”

Madame Gourdan, ayant vérifié le fait, écrivit sur-le-champ à Madame de Furiel, que vous connaissez sans doute tous, au moins de réputation, pour la prévenir de sa découverte [8]. Celle-ci m’envoya chercher avec la même diligence et me fit conduire à sa petite maison. La femme de chambre, qui était venue me prendre mystérieusement en brouette, me fit entrer d’abord dans une espèce de chaumière, en sorte que je crus être retournée au village. Nous traversâmes encore une cour où, quoiqu’il y eût une porte charretière, des écuries, des remises, je vis aussi des étables, une laiterie, des poules, des dindons, des pigeons, ce qui s’accordait assez à mon idée. Je fus enfin détrompée quand on eut ouvert une petite porte et que j’aperçus un superbe jardin de forme ovale, entouré de peupliers fort hauts qui en dérobaient la vue à tous les voisins. Au milieu était un pavillon, ovale aussi, surmonté d’une statue colossale, que j’ai su depuis être celle de la déesse Vesta. On y montait par neuf degrés qui l’entouraient de toutes parts. Je trouvai d’abord un vestibule éclairé de quatre torchères ; des deux côtés étaient deux bassins où des naïades, de leurs mamelles, fournissaient de l’eau à volonté. À gauche était un billard et à droite un cabinet de bains où l’on me fit arrêter. On m’apprit que je ne verrais point la maîtresse du lieu que je n’eusse reçu les préparations nécessaires pour paraître en sa présence. En conséquence, on commença par me baigner ; on prit la mesure des premiers vêtements que je devais avoir.

« Pendant le souper, ma conductrice m’entretint uniquement de la dame à qui j’allais appartenir, de ses charmes, de ses grâces, de ses bontés, du bonheur dont je jouirais avec elle, du dévouement absolu que je lui devais. J’étais si étonnée, si étourdie des objets nouveaux qui me frappaient de toutes parts, que je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, on me mena chez le dentiste de Madame de Furiel, qui visita ma bouche, m’arrangea les dents, les nettoya, me donna d’une eau propre à rendre l’haleine douce et suave. Revenue, on me mit de nouveau dans le bain ; après m’avoir essuyée légèrement, on me fit les ongles des pieds et des mains, on m’enleva les cors, les durillons, les callosités on m’épila dans les endroits où des poils follets mal placés pouvaient rendre au tact la peau moins unie ; on me peigna la toison, que j’avais déjà superbe, afin que dans les embrassements les touffes trop mêlées n’occasionnassent pas de ces croisements douloureux, semblables aux plis de rose qui faisaient crier les Sybarites [9]. Deux jeunes filles de la jardinière, accoutumées à cette fonction, me nettoyèrent les ouvertures, les oreilles, l’anus, la vulve. Elles me pétrirent voluptueusement toutes les jointures, à la manière de Germain  [10], pour les rendre plus souples. Mon corps ainsi disposé, on y répandit des essences à grands flots, puis on me fit la toilette ordinaire à toutes les femmes ; on me coiffa avec un chignon très lâche, des boucles ondoyantes sur mes épaules et sur mon sein, quelques fleurs dans mes cheveux ; ensuite on me passa une chemise faite dans le costume des tribades, c’est-à-dire ouverte par-devant et par-derrière depuis la ceinture jusqu’en bas, mais se croisant et s’arrêtant avec des cordons ; on me ceignit la gorge d’un corset souple et léger ; mon intime [11] et le jupon de ma robe pratiqués comme la chemise prêtaient la même facilité. On termina par m’ajuster une polonaise d’un petit satin couleur de rose dans laquelle j’étais faite à peindre. Par mon caractère donné, vous jugez quelle dut être ma joie, quel ravissement lorsque je me vis ainsi : j’étais embellie des trois quarts ; je ne me reconnaissais pas moi-même ; je n’avais pas encore éprouvé autant de plaisir, car j’ignorais l’espèce de celui qu’allait me procurer Madame de Furiel. Au surplus, quoique légèrement vêtue et au mois de mars, où il fait encore froid, je n’en éprouvais aucun, je croyais être au printemps ; je nageais dans un air doux, continuellement entretenu par des tuyaux de chaleur qui régnaient tout le long des appartements.

« Quand Madame de Furiel fut arrivée, on me conduisit à elle par un couloir qui communiquait du quartier où j’étais à un boudoir, où je la trouvai nonchalamment couchée sur un large sopha. Je vis une femme de trente à trente-deux ans, brune de peau, haute en couleurs, ayant de beaux yeux, les sourcils très noirs, la gorge superbe, en embonpoint, et offrant quelque chose d’hommasse dans toute sa personne. Dès qu’on m’annonça, elle lança sur moi des regards passionnés et s’écria : “Mais on ne m’en a pas encore dit assez : elle est céleste !” Puis, radoucissant la voix : “Approchez, mon enfant, venez vous asseoir à côté de moi. Eh bien
comment vous trouvez-vous ici ? Vous y plairez-vous ? Cette maison, ce jardin, ces meubles, ces bijoux, tout cela sera pour vous. Ces femmes seront vos servantes, et moi je veux être votre maman. En échange de tant de choses, de soins et d’amour, je ne vous demande que de m’aimer un peu. Allons, dites-moi, vous sentez-vous disposée ? Venez me baiser…” Sans proférer une parole et pénétrée de reconnaissance, je me jette à son cou et l’embrasse. “Oh ! mais, petite imbécile, ce n’est pas comme cela qu’on s’y prend ! Voyez ces colombes qui se becquettent amoureusement.” (Elle me fait en même temps lever les yeux vers le cintre de la niche où nous étions, garni d’une guirlande de fleurs en sculpture où était, en effet, suspendue ce couple lascif, symbole de la tribaderie.) “Suivons un si charmant exemple.” Et en même temps elle me darde sa langue dans la bouche. J’éprouve une sensation inconnue qui me porte à lui en faire autant ; bientôt elle glisse sa main dans mon sein et s’écrie de nouveau : “Les jolis tétins, comme ils sont durs ! c’est du marbre. On voit bien qu’aucun homme ne les a souillés de ses vilains attouchements.” En même temps elle chatouille légèrement le bout et veut que je lui rende le plaisir que je reçois. Puis, de la main gauche déliant mes rubans, mes cordons de derrière : “Et ce petit cul, a-t-il eu souvent le fouet ? Je parie qu’on ne le lui a pas donné comme moi !”

« Puis elle m’applique de légères claques au bas des fesses, près le centre du plaisir, qui servent à irriter ma lubricité. Alors elle me renverse sur le dos et, s’ouvrant un passage en avant, elle entre en admiration pour la troisième fois : “Ah ! le magnifique clitoris ! Sapho n’en eut pas un plus beau ; tu seras ma Sapho.”

« Ce ne fut plus qu’une fureur convulsive des deux parts que je ne pourrais décrire. Après une heure de combats, de jouissance irritant mes désirs sans les satisfaire, Madame de Furiel, qui voulait me réserver pour la nuit, sonna. Deux femmes de chambre vinrent nous laver, nous parfumer, et nous soupâmes délicieusement.

« Pendant le repas, elle m’apprit que cette petite maison, qui lui appartenait, était en quelque sorte devenue sacrée par son usage ; qu’on l’avait convertie en un temple de Vesta, regardée comme la fondatrice de la secte Anandryne [12], ou des tribades, ainsi qu’on les appelle vulgairement.

« “Une tribade, me dit-elle, est une jeune pucelle qui, n’ayant eu aucun commerce avec l’homme, et convaincue de l’excellence de son sexe, trouve dans lui la vraie volupté, la volupté pure, s’y voue tout entière et renonce à l’autre sexe aussi perfide que séduisant. C’est encore une femme de tout âge qui, pour la propagation du genre humain, ayant rempli le voeu de la nature et de l’État, revient de son erreur, déteste, abjure les plaisirs grossiers et se livre à former des élèves à la déesse. Au reste, n’est pas admis qui veut dans notre société. Il y a, comme dans toutes, des épreuves pour les postulantes. Celles pour les femmes, que je ne puis vous révéler [13] sont surtout très pénibles et, sur dix, il en est à peine une qui ne succombe pas. Quant aux filles, ce sont les mères qui en jugent dans l’intimité de leur commerce, qui se les attachent et qui en répondent. Vous m’avez déjà paru digne d’être initiée à nos mystères ; j’espère que cette nuit me confirmera dans la bonne opinion que j’ai conçue de vous, et que nous mènerons longtemps ensemble une vie innocente et voluptueuse. Rien ne vous manquera ; je m’en vais vous faire faire des robes, des ajustements, des chapeaux ; vous acheter des diamants, des bijoux ; vous n’aurez qu’une seule privation, ici, c’est qu’on ne voit point d’hommes ; ils n’y peuvent rentrer ; je ne m’en sers en rien, même pour le jardin, ce sont des femmes robustes que j’ai formées à cette culture, et jusqu’à la taille des arbres. Vous ne sortirez qu’avec moi ; je vous ferai voir successivement les beautés de Paris. Je vous mènerai souvent au spectacle dans mes loges, aux bals, aux promenades. Je veux former votre éducation, ce qui, vous rendant plus aimable, vous sauvera de l’ennui d’être souvent seule. Je vous ferai apprendre à lire, à écrire, à danser, à chanter. J’ai des maîtresses dans tous ces genres à ma disposition ; j’en ai dans les autres, à mesure que vos goûts ou vos talents se développeront.”

« Telle fut à peu près la conversation de Madame de Furiel, qui précéda notre coucher, et qui ne fut interrompue de ma part que par des remerciements, des embrassades, des caresses qui l’enchantèrent et préludèrent à d’autres plus intimes.

« La nuit fut laborieuse, mais si ravissante pour moi que, fatiguée, harassée, épuisée, le matin j’appétais encore. Madame de Furiel, plus sage, qui me réservait pour le grand jour de ma réception, cessa la première. Elle me fit apporter un consommé, et, avant de me quitter, ordonna qu’on prît de moi le plus grand soin. Elle m’envoya successivement sa lingère, son ouvrière en robes, sa marchande à la toilette, et je ne tardai pas à être pourvue de tout ce qui m’était nécessaire pour débuter avec éclat dans le monde. Ainsi revêtue des agréments que le luxe et l’art pouvaient ajouter à mes attraits, je fus conduite à l’opéra par ma protectrice, qui reçut de ses consoeurs des compliments sans fin.

« Quant aux hommes, j’entendais qu’ils disaient dans les corridors, lorsque je passais pour m’en aller : “Madame de Furiel a de la chair fraîche ; c’est du neuf, vraiment ! Quel dommage que cela tombe en de si mauvaises mains !” Elle affectait de me parler, pour que je n’entendisse pas ces exclamations, et m’entraînait bien vite dans son carrosse.

« Le jour de mon initiation aux mystères de la secte anandryne avait été fixé au lendemain, et j’y fus admise en effet avec tous les honneurs.

« Cette cérémonie extraordinaire était trop frappante pour ne m’en être pas ressouvenue dans ses moindres détails, et certainement c’est l’épisode le plus curieux de mon histoire.

« Au centre du temple est un salon ovale, figure allégorique qu’on observe fréquemment en ces lieux. Il s’élève dans toute la hauteur du bâtiment et n’est éclairé que par un vitrage supérieur, qui forme le cintre et s’étend autour de la statue dominant extérieurement, et dont je vous ai parlé. Lors des assemblées, il s’en détache une petite statue, toujours représentant Vesta, de la taille d’une femme ordinaire. Elle descend majestueusement, les pieds posés sur un globe, au milieu de l’assemblée, comme pour y présider. À une certaine distance, on décroche la verge de fer qui la soutient ; elle reste ainsi suspendue en l’air [14] sans que cette merveille, à laquelle on est accoutumé, effraie personne.

« Autour de ce sanctuaire de la déesse, règne un corridor étroit où se promènent, pendant l’assemblée, deux tribades qui gardent exactement toutes les portes et avenues. La seule entrée est par le milieu, où se présente une porte à deux battants. Du côté opposé, se voit un marbre noir où sont gravés en lettres d’or des vers dont je vous ferai bientôt le récit. À chacune des extrémités de l’ovale, est une espèce de petit autel qui sert de poêle, qu’allument et entretiennent en dehors les gardiennes. Sur l’autel, à droite en entrant, est le buste de Sapho, tomme la plus ancienne et la plus connue des tribades. L’autel à gauche, vacant jusque-là, devait recevoir le buste de Mademoiselle d’Éon, cette fille la plus illustre entre les modernes, la plus digne de figurer dans la secte anandryne ; mais il n’était point encore achevé, et l’on attendait qu’il sortît du ciseau du voluptueux Houdon. Autour, et de distance en distance, on a placé sur autant de gaines les bustes des belles filles grecques chantées par Sapho comme ses compagnes. Au bas se lisent les noms de Thélésyle, Amythone, Cydno, Mégarre, Pyrrine, Andromède, Cyrine… Au milieu s’élève un lit en forme de corbeille à deux chevets, où reposent la présidente et son élève. Autour du salon, des carreaux à la turque garnis de coussins, où siègent en regard, et les jambes entrelacées, chaque couple composé d’une mère et d’une novice, ou, en terme mystique, de l’incube et la succube. Les murs sont recouverts d’une sculpture supérieurement travaillée, où le ciseau a retracé en cent endroits, avec une précision unique, les diverses parties secrètes de la femme, telles qu’elles sont décrites dans le Tableau de l’amour conjugal, dans l’Histoire naturelle de Monsieur Buffon, et par les plus habiles naturalistes. Voilà une exacte description du sanctuaire dont je crois n’avoir rien omis. Voici maintenant celle de ma réception.

« Toutes les tribades en place et dans leurs habits de cérémonie, c’est-à-dire les mères avec une lévite couleur de feu et une ceinture bleue, les novices en lévite blanche avec une ceinture couleur de rose, au reste, la tunique ou chemise et les jupons fendus et recouverts, on vint nous avertir, Madame de Furiel et moi, que l’on était prêt à nous recevoir ; c’est la fonction d’une des tribades gardiennes. Madame de Furiel était déjà dans son costume ; moi j’étais au contraire très parée, et dans l’habit le plus mondain.

« En entrant, je vis le feu sacré, consistant en une flamme vive et odorante s’élançant d’un réchaud d’or, toujours prête à disparaître et toujours rallumée par les aromates pulvérisés qu’y jette sans interruption le couple chargé de cette fonction extrêmement pénible par l’attention continuelle qu’elle exige. Arrivée aux pieds de la présidente, qui était Mademoiselle Raucourt, Madame de Furiel dit : “Belle présidente et vous, chères compagnes, voici une postulante ; elle me paraît avoir toutes les qualités requises. Elle n’a jamais connu d’homme, elle est merveilleusement bien conformée et, dans les essais que j’en ai faits, je l’ai reconnue pleine de ferveur et de zèle ; je demande qu’elle soit admise
parmi nous sous le nom de Sapho.

« Après ces mots, nous nous retirâmes pour laisser délibérer. Au bout de quelques minutes, l’une des deux gardiennes vint m’apprendre que j’avais été, par acclamation, admise à l’épreuve. Elle me déshabilla, me mit absolument nue, me donna une paire de mules ou de souliers plats, m’enveloppa d’un simple peignoir et me ramena de la sorte dans l’assemblée où, la présidente ayant descendu de la corbeille avec son élève, on m’y étendit et me retira le peignoir. Cet état, au milieu de tant de témoins, me parut insupportable, et je frétillais de toutes les manières pour me soustraire aux regards, ce qui est l’objet de l’institution afin qu’aucun charme n’échappe à l’examen ; d’ailleurs, dit un de nos aimables poètes [15] :

L’embarras de paraître nue
Fait l’attrait de la nudité

« C’est ici le moment de vous apprendre quels sont ces vers que je vous ai promis et que vous attendez à coup sûr avec impatience : ils contiennent une énumération détaillée de tous les charmes qui constituent une femme parfaitement belle, et ces charmes y sont calculés au nombre de trente. On ne dit point, au reste, le nom de leur auteur, qui, certainement, n’était pas du sexe, et tribade du moins. Il n’est qu’un philosophe froid capable d’analyser ainsi la beauté. Au reste, ces vers, très originaux dans leur genre, ne m’ont point échappé de la tête. Les voilà [16] :

Que celle prétendant à l’honneur d’être belle,
De reproduire en soi le superbe modèle
D’Hélène qui jadis embrasa l’univers,
Étale en sa faveur trente charmes divers !
Que la couvrant trois fois chacun par intervalle,
Et le blanc et le noir et le rouge mêlés
Offrent autant de fois aux yeux émerveillés
D’une même couleur la nuance inégale,
Puis que neuf fois envers ce chef d’oeuvre d’amour
La nature prodigue, avare tour à tour,
Dans l’extrême opposé, d’une main toujours sûre
De ses dimensions lui trace la mesure ;
Trois petits riens encore, elle aura dans ses traits
D’un ensemble divin les contrastes parfaits.
Que ses cheveux soient blonds, ses dents comme l’ivoire
Que sa peau d’un lys pur surpasse la fraîcheur ;
Tel que l’œil les sourcils, mais de couleur plus noire,
Que son poil des entours relève la blancheur.
Qu’elle ait l’ongle, la joue et la lèvre vermeille,
La chevelure longue et la taille et la main ;
Ses dents, ses pieds soient courts ainsi que son oreille ;
Élevé soit son front, étendu soit son sein ;
Que la nymphe surtout aux fesses rebondies
Présente aux amateurs formes bien arrondies ;
Qu’à la chute des reins l’amant, sans la blesser,
Puisse de ses deux mains fortement l’enlacer,
Que sa bouche mignonne et d’augure infaillible
Annonce du plaisir l’accès étroit pénible.
Que l’anus, que la vulve et le ventre assortis
Soient doucement gonflés et jamais aplatis.
Un petit nez plaît fort, une tête petite,
Un tétin repoussant le baiser qu’il invite ;
Cheveux fins, lèvre mince et doigts fort délicats
Complètent ce beau tout qu’on ne rencontre pas.

« C’est d’après ce tableau de comparaison qu’on procède à l’examen, mais comme depuis Hélène il ne s’est point trouvé de femme qui ait réuni ces trente grains de beauté, on est convenu qu’il suffirait d’en avoir plus de la moitié, c’est-à-dire au moins seize.

« Chaque couple vint successivement à la discussion et donna sa voix à l’oreille de la présidente, qui les compte et prononce. Toutes furent en ma faveur, et, après avoir reçu successivement l’accolade par un baiser à la florentine, je fus ramenée et l’on me donna le vêtement de novice dans lequel je reparus avec Madame de Furiel. Alors, me jetant aux pieds de la présidente, je prêtai entre ses mains le serment de renoncer au commerce des hommes et de ne rien révéler des mystères de l’assemblée, puis elle sépara en deux moitiés un anneau d’or sur chacune desquelles Madame de Furiel et moi écrivîmes respectivement notre nom avec un poinçon ; elle rejoignit les deux parties en signe de l’union qui devait régner entre mon institutrice et moi, et me mit cet anneau au doigt annulaire de la main gauche. Après cette cérémonie, nous fûmes prendre notre place sur le carreau qui nous était destiné, afin d’entendre le discours de vêture que devait, suivant l’usage, m’adresser la présidente ; je supprime ce discours, trop long pour vous être lu ici ; car j’en ai conservé la copie [17], et puis la communiquer à ceux qui voudront connaître cette pièce d’éloquence unique.

« Après le discours, la déesse remonta et disparut. On retira les postes, les gardiennes, les thuriféraires [18] ; on laissa s’éteindre le feu et l’on passa au banquet dans le vestibule. Cependant les profanes ne pouvaient y venir pour servir, et l’on passait les ustensiles de table, les plats, les vins, etc. par des tours où les novices les prenaient et faisaient le service. Au dessert, l’on but les vins les plus exquis, surtout des vins grecs ; on chanta les chansons les plus gaies et les plus voluptueuses, la plupart tirées des opuscules de Sapho. Enfin, quand toutes les tribades furent en humeur et ne purent plus se contenir, on rétablit les postes, on ralluma le feu et l’on passa dans le sanctuaire pour en célébrer les grands mystères, faire des libations à la déesse, c’est-à-dire qu’alors commença une véritable orgie… »

Ici, Milord, j’interromps la narration de l’historienne et j’étends un voile sur les tableaux dégoûtants qu’elle nous présenta. Je laisse courir votre imagination qui, certainement, vous les retracera d’un pinceau plus délicat et plus voluptueux. Je vous ajouterai seulement que, dans cette académie de lubricité, il y a aussi un prix fondé — car il en faut partout —, que ce prix est une médaille d’or où, d’un côté, est représentée la déesse Vesta avec tous ses attributs et, de l’autre, se gravent les effigies et les noms des deux héroïnes qui, dans cette lutte générale, ont le plus longtemps soutenu les assauts amoureux, et que ce furent Madame de Furiel et Mademoiselle Sapho qui remportèrent le prix.

Ici la belle cessa et demanda un répit. Ce récit, qui n’avait point paru long parce qu’il était fort intéressant, l’avait fatiguée peut-être plus que sa séance avec Madame de Furiel. Il était tard, il était plus qu’heure de se mettre à table. Il fallut interrompre, non sans remettre à un autre jour la continuation, mais indéfiniment, à cause des circonstances qui ne permettaient pas aux convives de se rassembler de sitôt. Ainsi, je vous laisse dans l’attente de la suite, comme j’y suis moi-même, et ce ne sera vraisemblablement que pour l’année prochaine.

Voir en ligne : Confession de Mademoiselle Sapho : Lettre deuxième

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après les confessions érotiques de Mathieu-François Pidansat de Mairobert, « Confession d’une jeune fille (Lettre IX) », L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre milord All’Eye et milord All’Ear, t. X, Éd. John Adamson, Londres, 1779-1784, pp. 179-208.

Notes

[1Il y a toujours au château une garde d’invalides commandée par un officier de l’hôtel.

[2Les officiers de la prévôté de l’hôtel ont seuls le droit de juridiction et d’instrumenter dans les maisons royales et dépendances ; ils jugent les délits, et l’appel de leur jugement va au grand conseil.

[3Je me fis expliquer ce que c’était que ce règlement, qui me parut d’abord assez barbare et infâme, et dont, par le développement, l’esprit est sinon d’une législation austère, au moins d’une politique bien entendue. En effet, d’abord cette soustraction à l’autorité paternelle ne peut jamais avoir lieu dans le cas de l’obsession ou de la séduction : il faut qu’elle soit volontaire et réfléchie. Or à quoi servirait de faire rentrer sous le joug de l’honneur une fille qui s’en est affranchie une fois. Cela ne pourrait servir qu’à l’exposer aux mauvais traitements de ses parents, dont toute la sévérité ne lui rendrait point la sagesse.

[4Vous êtes peut-être embarrassé, Milord, du rôle que Madame Villette jouait pendant ce temps-là ; elle n’y était pas ; elle était allée passer la journée chez Madame Denis.

[5Vous pensez bien, Milord, que ce n’est pas le mot employé par Mademoiselle Sapho ; mais j’ai cru devoir substituer cette image au terme de la débauche dont elle se servit, et j’en userai ainsi l’égard de beaucoup d’autres expressions trop grossières.

[6Madame Gourdan était d’autant plus intéressée à ne pas donner prise sur elle en cette circonstance que les magistrats avaient peut-être pour la première fois, à son occasion, distingué deux genres de maquerelles : celles qui débauchent de jeunes personnes innocentes, et celles qui fournissent aux hommes seulement des filles déjà débauchées. Ses partisans, à la Tournelle, voulaient que la punition d’être promenée sur un âne, le visage tourné du côté de la queue, ne dût être infligée qu’aux premières, ou plutôt que la loi ne reconnût véritablement maquerelles que celles-là. C’est par cette tournure subtile que Madame Gourdan a été soustraite au châtiment. Voilà ce que j’ai appris depuis que cette lettre est commencée.

[7Madame Gourdan est à toutes mains. Elle Fournit des filles aux hommes et des hommes aux femmes. Il paraît par là qu’elle produit aussi aux tribades des succubes. On appelle ainsi les patientes [passives] dans les combats amoureux de femme à femme.

[8Mademoiselle Sapho avait conserve copie de ce billet, et vous serez peut-être bien aise, Milord, d’avoir rî du style de Madame Gourdan : « Madame, j’ai découvert pour vous un morceau de roi, ou plutôt de reine, s’il sen trouvait quelqu’une qui eût votre goût dépravé ; car je ne puis qualifier autrement une passion trop contraire à mes intérêts ; mais je connais votre générosité, qui mie fait passer par-dessus la rigueur que je devrais vous tenir. Je sous avertis que j’ai à votre service le plus beau clitoris de France, en outre une franche pucelle de quinze ans au plus ; essayez-en. Je m’en rapporte à vous et suis persuadée que vous ne croirez trop pouvoir m’en remercier. Au reste, comme vous ne lui aurez pas fait grand tort, si elle ne vous convient pas, renvoyez-la moi, et ce sera encore un pucelage excellent pour les meilleurs gourmets. Je suis avec respect, etc. » J’ai su depuis que Madame Furiel avait envoyé pour arrhes à Madame Gourdan un rouleau de vingt-cinq louis, et ensuite le reste de ma tradition fixée en tout à cent louis.

[9Cette façon de s’exprimer, Milord, vous paraîtra sans doute peu naturelle de la part de Mademoiselle Sapho, mais vous verrez par la suite qu’elle avait reçu une grande éducation auprès de Madame Furiel, qu’elle avait lu beaucoup de roman sur tout, et que, si elle s’était gâté le cœur auprès d’elle, elle s’y était bien formé l’esprit.

[10Charlatan quelque temps à la mode ici, et qui prétendait guérir ses malades en leur pétrissant les membres.

[11Jupon fait de deux mousselines, appelé intime parce qu’il colle sur le corps.

[12Mademoiselle Sapho ne put me rendre raison de l’étymologie de ce mot, que je crois venir du grec, et qui veut dire en français antihomme.

[13Mademoiselle Sapho nous dit que, depuis, elle avait su en quoi consistait ce genre d’épreuve, et nous l’apprit : on enferme la postulante dans un boudoir où est une statue de Priape dans toute son énergie. On y voit plusieurs groupes d’accouplements d’hommes et de femmes offrant les attitudes les plus variées et les plus luxurieuses. Les murs, peints à fresque, ne présentent que des images du même genre, que des membres virils de toutes parts, des livres, des portefeuilles, des estampes analogues se trouvent sur une table. Au pied de la statue est un réchaud, dont le feu et la flamme ne sont entretenus que de matières si légères et si combustibles que, pour peu que la postulante ait une minute de distraction, elle court le risque de laisser s’éteindre le feu sans pouvoir le rallumer ; en sorte que, lorsqu’on vient la chercher, on voit si elle n’a point reçu d’émotion forte qui indique encore en elle du penchant pour la fornication à laquelle elle doit renoncer. Ces épreuves, au surplus, durent trois jours de suite pendant trois heures.

[14Ii y a grande apparence, Milord, que cette statue et le globe sont creux et emplis d’un air plus léger que celui de l’atmosphère du salon, en sorte qu’ils sont dans un parfait équilibre. Voilà comment d’habiles physiciens, présents à ce récit, expliquèrent le prodige, qui tient beaucoup du roman. Ils citent même l’ouvrage d’un père Joseph Galien, dominicain, ancien professeur de philosophie et de théologie à l’université d’Avignon, qui, en 1765, a publié L’Art de naviguer dans les airs, établi sur des principes de physique et de géométrie.

[15Le cardinal de Bernis, dans ses Quatre Saisons ou Quatre Parties du jour.

[16Je crois, Milord, ces vers imités ou paraphrasés d’un poète latin, appelé Jan de Nevizan, qui vivait au XVe siècle, et a composé un poème intitulé Sylva nuptialis. Voici le morceau original, que vous serez sans doute bien aise de comparer :

Triginta hoec habeat quœ vult formosa videri
Foemina ! Sic Helenam fama fuisse refert,
Alba tria et lotidem nigra, et tria rubra puell
Tres habeat longas reg, totidemque breves.
Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla ;
Sint ibidem huic formœ, sint quoque parva tria
Alba cutis, nivel dentes, albique capilli :
Nigri oculi, cunnus, nigra supercilla.
Labia, genœ atque ungues rubri. Sit corpore longa,
Et longi crines, sit quoque longa manus.
Sintque breves dentes, auris, pes, ectora, lata,
Et clunes ; distent ipsa supercilia.
Cunnus et os strictum ; stingunt ubi singula stricta.
Sint venter, cunnus vulvaque turgidula.
Subtiles digiti, crines et l.abra puellis,
Parvus ait nasus, parva mamilla, caput,
Cum nulla au rarœ sint hœc, formosa, vocari,
Para puella potest, nulla puella potest.

[17Je ne manquai pas de demander Mademoiselle Sapho cette pièce, afin de juger si elle méritait de vous être envoyée, mais elle n’a jamais pu la retrouver. Pour m’en dédommager, elle m’a procuré un autre discours, prononcé dans les mêmes circonstances et par le même auteur, pour Mademoiselle Aurore, nouvelle acquisition qu’a faite, cette année, Madame de Furiel.

[18Mot pris dans la liturgie sacrée. On appelle ainsi les enfants de choeur qui portent l’encens.



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