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L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat

Mon noviciat ou les joies de Lolotte

Récit érotique (1792)



Auteur :

Andrea de Nerciat, Mon noviciat ou les joies de Lolotte, L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat, (introduction, Essai bibliographique, Analyses et notes par Guillaume Apollinaire), Paris, Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1927, pp. 137-149.


MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE

AVENTURES DE FÉLICITÉ

 »La suite de mon roman jusqu’au moment où j’eus l’honneur de connaître Mme de Pinange n’a rien de fort intéressant.

 »La Florinière était le fils d’un anobli dont le père avait fait dans le commerce maritime, une fortune considérable, que ce fils avait commencé de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses dispositions à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple et confiant jusqu’à la prodigalité, brave sans émulation, car, officier, il n’avait pu soutenir plus d’un an le régime des garnisons, après s’être mis en frais d’estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui avaient fait des façons pour le regarder comme leur camarade, à cause de sa presque roture. Sans beaucoup d’esprit, détestant l’étude, n’ayant dans la tête ni histoire, ni fable, ni poésie, ni théâtre, et n’étant même jamais que très imparfaitement au courant des intérêts journaliers s’énonçant d’une manière commune, mais joli garçon ; le meilleur enfant du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant encore. La Florinière, qui n’avait rien de piquant, ne pouvait en somme ni me plaire beaucoup par ce qu’il avait de bon, ni prendre de l’ascendant sur moi, parce que j’étais dès lors plus fine que lui, et que dès la première occasion où je vins à bout de lui faire faire mes volontés au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrévocablement décidé.

 »Disons qu’avec l’habit de femme, j’endossai sur-le-champ, la ruse et l’esprit de domination.

 »Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les petits spectacles (de meilleurs ne m’auraient point alors intéressée) : La Florinière abhorrait la tragédie ; la comédie, à moins qu’elle ne fût bouffonne, le faisait bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. Fidèles à tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute fête publique ; logés chèrement, car dès le lendemain de l’aventure d’Alidor nous avions déménagé et le même jour la Florinière avait touché trente mille livres ; regorgeant de liberté, d’aisance et de facilités à nous divertir, nous vécûmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie en hommes qu’il soit possible d’imaginer, avec des militaires à expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, des abbés parasites (celui de Mlle de La Motte fut à son tour du nombre ; je vous en parlerai tout à l’heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes, chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m’apporter des bonbons ou des fleurs, mais qui n’en sortaient jamais sans avoir puisé quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain [1] ; telles étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.

 »En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La Florinière prit comme exprès tant de soins à me distraire de lui-même qu’un beau jour je le fis cocu avec mon maître à danser, une autre fois avec un fringant garde du corps ; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en rapprochant les dates ; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et de nouvelles érotiques ; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa besogne du matin, je ne manquais jamais d’essayer ce qu’il avait écrit : il m’apprit vraiment de jolies choses ! Bientôt, sans beaucoup de goût pour ceux qui m’arrachaient des faveurs, bientôt par besoin du tempérament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque façon mon aveugle amant, et plus d’une fois, lui présent mais trompant habilement ses regards, je fus ainsi tour à tour en moins d’un an, la conquête d’une quarantaine de godeluraux, qu’au fond je méprisais si fort, que j’osais à peine les saluer en public, et que j’avais la sueur froide quand, au spectacle ou ailleurs j’en voyais deux ensemble les yeux fixés sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scènes qui pouvaient en résulter.

 »À travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, mon cher entreteneur et moi, poivrés d’importance. Il s’était bien lui-même rendu par-ci par-là coupable de quelque petite infidélité, mais il y avait cent à parier contre un que j’avais tous les torts de notre mutuelle infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence à toute épreuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement à la porte, à coups de pied au cul, j’eus un beau soir la surprise de voir mon jocrisse à mes pieds, s’accusant, se maudissant, se frappant la poitrine, mettant entre mes mains sa vie, etc.

 »Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à son désespoir, et me l’être fait bien humblement expliquer, je me montrai généreuse. Le pardon ne tenait à rien ; en veut-on à ce qu’on idolâtre ! Il fallait bien qu’il se crut idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc, avec toute la dignité convenable.

 »J’ai dit qu’il était à mes pieds ; je le relève, mais une assez grosse bourse restait à terre, je l’avertis de cet oubli. » Ne m’outrage pas, chère Félicité s’écrie-t-il avec une reprise de suffocation ; ne me fais pas rougir de la modicité du dédommagement que je t’offre. Plus économe, j’aurais expié par un plus digne sacrifice l’irréparable outrage dont je suis coupable envers toi. Pardon ! me pardonnes-tu ? — En peux-tu douter ?… Mais là, sincèrement ?

 »De toute mon âme ! — Eh- bien (il me serre la main et me verse un torrent de larmes) ! adieu, adieu, Félicité ! Maintenant je pars moins malheureux…. — Tu me quittes ! — Oui, pour quelques mois. Rétablis ta santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la mienne ; nous nous écrirons. J’apprenais alors, et commençais à pouvoir tracer quelques lignes, bien entendu sans un mot d’orthographe. Je promis de correspondre.

 »Je parlais encore quand La Florinière s’évada fermant et emportant la clef, sans doute de peur que, courant après lui, je n’ébranlasse sa résolution courageuse ; mais hélas ! j’avoue que je me sentais résignée à supporter notre théâtrale séparation, cependant je m’acquitte du cérémonial convenable, je trépigne des pieds et des poings contre l’obstacle qui m’arrête. En même temps j’entends derrière moi rire quelqu’un à gorge déployée.

 »Je me retourne… C’est ce garnement d’abbé, le greluchon de la coquine de La Motte et l’un de nos plus assidus piqueurs d’assiette. La Florinière l’avait caché dans ma garde-robe pour être témoin de nos adieux, voulant, disait-il qu’après son départ quelqu’un put le purger dans notre société du soupçon d’inconstance et de perfidie. Il ne pouvait guère s’adresser plus mal pour choisir un juge en fait de procédés. L’abbé, la plus vile de toutes les créatures de l’univers, les ignorait et n’était pas homme à remplir le moindre devoir d’amitié ou de reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un peu tard parmi nous et n’ayant peut-être pas fait dans le temps grande attention à ma figure, il ne m’avait jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa bonne fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux petits soins avec moi, plus d’une fois il m’avait aidée à satisfaire quelques caprices, et j’avais eu l’avantage de le payer pour ses commissions.

 »Il savait donc combien peu d’importance j’attachais à conserver ou perdre un amant tel que la Florinière ; il devait par conséquent trouver complètement ridicule la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se mit-il à la parodier d’une manière très bouffonne dont je ne pus m’empêcher de rire.

 »Me serais-je doutée qu’encouragé par cet instant de familiarité, le drôle eut osé me saisir à bras le corps à l’improviste et me jeter sur le pied du lit avec autant d’effronterie que si j’eusse été la raccrocheuse de La Motte !

 »Qui quitte sa place la perd, dit l’insolent, déjà maître de celle dont La Florinière avait eu jusqu’alors la putative propriété. Je m’arme d’un sérieux foudroyant !

« Qu’osez-vous, monsieur ?…

 »Te consoler, mon chou… « C’est ainsi qu’à Paris on sèche les pleurs des veuves. » C’est moins l’insulte, que la tournure qui m’indigna contre ce calotin, et me fit concevoir sur l’heure l’idée d’une vengeance aussi mémorable que raffinée, je veux dire d’empoisonner du moins l’audacieux, si je n’ai pas sous la main un pistolet, un poignard pour lui arracher la vie… Ah ! ah ! Félicité, m’écriai-je, je tremble d’être forcée à vous haïr quand vous m’aurez achevé votre horrible récit. — Je suis vraie, je n’en retrancherai pas une syllabe. » Il n’y avait déjà plus qu’à laisser entrer ce vil fameux. Le premier que j’eusse vu de ma vie. » Est-ce tout de bon ? ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s’est dit entre La Florinière et moi ? Pouvez-vous ignorer en quel état… — Eh ! foutre qu’est-ce que cela me fait à moi ! Je crains peu la vérole avec mon eau de Préval. — Soit Il y est.

 »Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment Tant de talent l’étonne, l’enflamme. Il f…, ref… tant que la nature s’y prête ; plutôt fatigué que rassasié (de ma jouissance), il invoque les secours de l’art. J’ai, lui dis-je, d’admirables diabolini, mais je vous avoue que si je prends la peine d’en aller chercher, je me ferai payer cher l’intérêt. — Ah de ma vie, s’il le faut ! À la bonne heure. J’apporte le stimulant fatal, j’en donne une bonne dose, le ribaud gobe le tout avec avidité. En attendant l’effet, je suis passionnément caressée ; tout cela me convient et tend à mon but. On y arrive enfin ; j’use, j’abuse du bienfait des diabolini, je mets mon homme sur les dents ; enfin il demande grâce… Revenu de son ivresse, il éprouve un froid, un tremblement, un accablement mortel.

 »Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément à l’ordre de La Florinière, était venu me défermer, mais sans prendre la liberté de paraître. Je sonne et demande un fiacre. — Quoi ! vous me renvoyez ! — Sans doute ; à quoi seriez-vous bon ? À me gêner. — Mais si tard ! dans l’état où je suis ! — Je vous conseille de vous plaindre. »

 »Je prends un livre en attendant le retour du pauvre diable de domestique, qui n’a point trouvé de fiacre et grogne de loin contre les abbés qui veillent si longtemps chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop heureux calotin compte bien sur mon bon coeur ; l’hospitalité ne peut lui être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie, il lui convient donc de s’en retourner à pied, par la pluie, à l’autre extrémité de la ville. Il m’appelle cruelle ; je lui ris au nez, et lui reproche sa cruauté, aussi avérée que son ingratitude envers un candide ami qui l’a comblé de biens. J’ai la malice d’ajouter : va, gredin ! je doute que ton eau de Préval puisse te garantir de la multiforme vérole que j’ai mis tant d’importance et d’art à te donner. Et puisse ton funeste exemple effrayer tous les ingrats de la sorte ! »

Pétrifié, le malheureux n’osa proférer une parole et passa la porte. N’oubliez pas, monsieur l’abbé, lui criai-je, de chanter dans l’escalier : Ah ! je triom… om… omphe de de son coeur !…

Ce dernier outrage déchira pour lui le voile…

Quoi ! vous, Félix ?… Et il voulait rentrer… Moi qui ne voulais point d’explications, je me renferme, en ordonnant au domestique de ne quitter mon homme que lorsqu’il serait dans la rue.

Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne vous en déplaise, une horrible aventure ; mais c’est un assassinat dans toutes les règles ! Judith amputant le chef de l’hostile Holopherne n’eut pas le coeur plus dur et plus perfide que vous. — Bon, un rebut de la calotte ! Qu’allait-il faire dans cette galère ? — Et dis-moi, l’eut-il ? — Ah ! je vous en réponds ! soit qu’il comptât trop sur son merveilleux spécifique, soit qu’il ne manquât de moyens pour se faire guérir, il laissa les choses au point où je les avais mises. Je sus peu de temps après que tous les accidents sans exceptions étaient survenus à sa partie peccante, et de plus un chancre au palais, dont certain nazillement et une prononciation ridicule sont à coup sûr l’indélébile certificat. Bicêtre fut trop tard le refuge du malheureux ; on n’y ménage pas les martyrs de la vérole ; dès les premiers jours une opération déplorable défigura ce fier modèle des boutejoies. Il fut même agité si on n’abattrait pas un de ses ornements symétriques. J’appris tous ces détails d’un officier frater détaché pour me prier d’aider de ma bourse un insolent dont j’étais trop vengée. En faveur de l’honnêteté du messager, je donnai quelques louis, mais en exigeant que pour le moment il n’accusât au calotin qu’une aumône de douze livres.

 »Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain de cette prouesse, j’entrai chez un parfait honnête homme de chirurgien, à qui je donnai carte blanche pour travailler au rétablissement de ma santé ; nous convînmes de cinquante louis ; je les déposai chez un notaire, l’Esculape devant n’en toucher que la moitié quand il déclarerait la cure achevée, et le reste trois mois après que je serais convaincue de ma parfaite guérison, s’en rapportant à moi du soin de ne pas le voler en m’exposant derechef à l’horrible maladie.

 »La bourse que m’avait laissée mon généreux ami contenait deux cents louis en or, et dans la queue était roulée une lettre de change de la même somme, sur l’un des plus solides négociants de Nantes. L’échéance n’était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l’abri du besoin, et désirant d’employer le temps de ma retraite à m’instruire, car je voulais effacer jusqu’à la trace de mon ignorance savoyarde, je suppliai qu’on ne brusquât point les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus tout ce que je puis avoir de charmes. »

 »Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d’être jamais dans le cas de passer par la casserole de Saint-Côme !

 »Comme la plus belle femme cesse alors d’être l’image d’une divinité ! Quelle humiliation ! quelle différence d’étaler ses charmes aux yeux d’un f… plein d’ivresse ou bien à ceux d’un inanimé docteur qui ne voit dans tout cela qu’une machine immonde, détraquée, qu’il s’agit de purifier et réparer ! Quelle barbare nomenclature au lieu de ces jolis ou joyeux noms qui dans le plaisir sont prodigués aux attrayants objets de mille folies !

 »Trois mois à peu près s’écoulèrent pour moi dans un affreux et honteux état de pénitence, de jeûne, de régime, qui toutefois s’adoucissait graduellement.

Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j’avais fait un véritable ami, me pressa d’aller passer la belle saison à la campagne, chez une soeur d’assez bonne société, avec laquelle j’avais fait connaissance pendant ma maladie. Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris. L’avis du docteur avait bien un peu pour but de s’assurer de ma sagesse pendant la seconde période de mon rétablissement, en m’écartant ainsi de la capitale. Quoi qu’il en soit, je fis très bien de suivre son conseil. Dans ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et flétrie, je retrouvai bientôt les forces, l’appétit, le sommeil et les couleurs ; mes chairs dont l’affaissement me causait de vives alarmes se remplirent derechef, et recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin que j’étais complètement régénérée. Mais avec cette belle santé, mes facultés physiques et mes goûts lascifs étaient aussi de retour.

Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant de la nature, fils d’un noble casanier qui vivait sans ambition dans ce village, fréquentait chez nous ; il n’avait pas manqué de me rendre justice ; il était amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là où il n’y a rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce médecin adorateur. Il était complaisant, assez instruit pour un campagnard ; il me faisait lire, écrire, et corrigeait l’orthographe des lettres par lesquelles je répondais aux siennes ; commerce uniquement imaginé pour mon instruction, car nous avions la liberté de nous voir sans cesse, et ce qui se disait réciproquement avançait beaucoup mieux les affaires que ce qui était écrit.

 »Il fallait conclure enfin quelque chose. J’étais obsédée par mon jouvenceau, je mourais aussi du besoin de rentrer dans la jouissance de mes droits de nature. Cependant, ayant promis à mon Esculape d’être sage, jusqu’à ce que je l’eusse entièrement satisfait, et comme j’ai du caractère, je tenais ferme et reculais de tout mon pouvoir l’époque d’un complet abandon. Mais je ne me refusais pas à de petites caresses, et même pour mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage, souvent ma main avait une complaisance qui ne fut, au surplus, jamais trop de mon goût : c’est, ce me semble, assassiner le plaisir que de rendre aux hommes cet humiliant service. Bientôt j’imaginai le biais de me donner sans tromper le confiant docteur, et, non moins par vanité que par caprice, j’abandonnai sans réserve à l’ardent Saint-Amand (ainsi se nommait le jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me semblait que l’embargo de la Faculté ne s’était point étendu. Cette fortune était trop délicieuse pour que le docile Saint-Amand osât désormais paraître refuser de s’y borner.

De là, ma chère maîtresse, l’habitude familière que j’ai contractée de favoriser à la mode de Berlin ceux de mes galants qui peuvent avoir cette fantaisie, et comme à peu de chose près, j’y trouve aussi mon compte, ce qui n’est peut-être pas général chez les femmes qui se permettent de semblables revirements, j’avoue que, comme vous savez [2]

Il ne m’importe guère
Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

 »En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de mille femmes qui, n’ayant jamais eu ou n’ayant plus de sensations extrêmes à faire la chose ordinaire, y trouvent néanmoins un plaisir de fantaisie, de caprice, d’habitude, qui fait qu’elles ne sauraient s’en passer sur ce pied. Ganimède aussi longtemps qu’il plut au docteur de retarder le paiement du reste de son salaire, dès que je fus complètement acquittée, je mis enfin le comble aux voeux de Saint-Amand. Dès la première fois, le traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont sur-le-champ, l’absence de certain état que j’attendais, et dont je croyais avoir déjà senti les avant-coureurs, me donna la funeste certitude.

 »Il n’y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit avec un grand air de bonne foi l’auteur de ma disgrâce, je suis honnête homme, je vais vous épouser ». Fort bien, mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux, brutal, avare peu riche et qui avait d’autres enfants, l’exécution du projet de Saint-Amand n’était pas facile. Au premier mot qui fut dit, dans la gentilhommière, d’un enfant fait et d’une envie d’épouser, il y eut un tracas d’enfer ; un curé bonasse qui voulut bien se mêler de cette affaire, y perdit son latin. Mon épouseur fut mis à la tour, c’est-à-dire au premier étage d’un colombier, qui donnait un air de château à la bicoque seigneuriale. Bientôt je vis se préparer pour moi-même une petite persécution ; je n’étais qu’accidentellement férue : il ne s’agissait pas pour moi d’une fortune ; j’avais les moyens de m’éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez une marchande de modes.

 »Cette commère, comme la plupart de celles de son état, indépendamment de son commerce, gagnait beaucoup en faisant de sa maison, bien pourvue de jolies ouvrières, un honnête bordel. J’y eus quelques aventures, ou lucratives ou de pur agrément ; cette vogue ne dura que les quatre premiers mois de ma grossesse peu sensible. Quand je devins plus ronde, mes actions tombèrent à plat ; force fut de me rabattre philosophiquement sur le travail des doigts et l’étude dont j’avais réellement contracté le goût à la campagne. Vers le milieu de mon neuvième mois, je vins reprendre chez l’honnête chirurgien mon ancien domicile.

J’accouchai au temps convenable, mais à travers tant de douleurs et de dangers, que dès lors, je pris pour le respectable état de mère une horreur insurmontable. En dépit du talent et de l’humanité du docteur, mon enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de ma délivrance. Heureusement, l’accoucheur n’était pas de ces faux raisonneurs qui, pour assurer la vie d’une créature à peine ébauchée que mille chances peuvent empêcher d’arriver à sa maturité, sont prêts à sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la peine à son point de perfection. Je dois encore à ce bienfaisant mortel tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la difformité.

 »Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace de cette première campagne ; mais pour Dieu ! ne faites pas la folie de recommencer à chaque enfant il peut y aller de votre vie. » Il tint mieux sa parole que, du moins pour les précautions, je n’ai tenu la mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis l’on ne m’a fait d’enfant.

 »Cependant mon argent s’écoulait, car je m’étais abondamment équipée et j’avais bien vécu, je voulus négocier ma lettre de change ; par malheur, le solide négociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effrayée de l’instabilité des jouissances humaines, et pouvant, avec de l’économie, me soutenir encore quelque temps, j’achevai d’apprendre à coiffer, à chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d’ouvrière en robes. Je n’avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre qu’on l’envoyait à l’île Bourbon, pour faire le triste métier de lieutenant d’infanterie. Je pris dès lors le parti de ne plus aimer rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que ceux qu’un caprice du moment, ou quelque vue d’intérêt qui en valût la peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d’agréer. De cette manière, je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M. de Pinange, votre père… — Ah ! oui ; mon amant ! interrompis-je avec transport : dis mon tout, mon Dieu ! (Elle haussait les épaules et levait les yeux au ciel) Eh bien ! mon père ? — Votre père se prit comme un autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous arrangeâmes. Bientôt il imagina qu’il serait plus commode pour tous deux de nous réunir dans un hôtel que d’être en bonne fortune à mon troisième étage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.

 »Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c’est d’avoir à tout moment sous la main les facilités d’être ensemble. Notre intrigue, brûlante dans mon taudis, devint à l’hôtel de Pinange d’une tiédeur affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter… Quelle chute ! Allez-vous vous écrier ; un domestique succéder à ce sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l’unisson de son éloge). Oui, Fanfare ! il succéda délicieusement pour votre servante à son incomparable maître, Fanfare ! vous en conviendrez, est charmant, et n’a rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu’on emploie tout de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres ; mais si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait trop injuste envers son successeur, j’en appellerais à Mme la Marquise, non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce que Fanfare peut valoir. »

Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi ? Ma mère donnait dans la domesticité ! — À plein collier, mademoiselle. Eh ! Mon Dieu, c’est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers, les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières, l’élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur de sa personne, enorgueilli de l’attention qu’on peut lui témoigner, vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant, soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus, de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret. » Je le promis. « Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma confession… humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et pour avoir eu la vérole. »

P.-S.

Texte établi par EROS-THANATOS.COM d’après le récit érotique de Andrea de Nerciat, Mon noviciat ou les joies de Lolotte, L’Œuvre du Chevalier Andrea de Nerciat, (introduction, Essai bibliographique, Analyses et notes par Guillaume Apollinaire), Paris, Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1927, pp. 137-149.

Notes

[1Qui ne connaît le héros de la comédie du Bourgeois gentilhomme (N.).

[2Citation de Dom Japhet d’Arménie de Scarron (N.).



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